Monday, September 6th, 2010

Année 1820


[Le journal de Lescouble est interrompu entre 1815 et 1820]

Janvier 1820

Journal commencé le 14 janvier 1820  [1]

Le choléra Morbus faisant depuis le 17 (novem)bre dernier de grands ravages à Maurice, on a pris ici toutes les précautions possibles pour l’éviter ; tous les avis donnés de Maurice tendaient à nous engager à prendre toutes les mesures, même les plus sévères, pour nous garantir de la plus terrible calamité dont un païs puisse être affligé. Quoi de plus orrible en effet, qu’une maladie qui, sans prognostiques préparatoires, vous enlève dans 6 à 8 heures ; les médecins les plus habiles se sont trouvés eux-mêmes dans l’embarras pour le traitement de cette maladie, inconnue encor et tellement variée dans ses simptomes qu’on ne peut rien déterminer à son suget.

Enfin, nous pensions tous à Bourbon que la maladie ne nous atteindrait pas, au moyens des précautions sages que notre gouverneur avait prises ; mais que peuvent les précautions humaines quand les décrets de la Providence ont décidé notre sort !

Aujourd’hui le terrible fléau semble se déclarer chez, nous ! Un Noir à Jouvencourt tombe subitement et semble attaqué des simptomes de la maladie.

Ce soir, ce bruit se répend et jette l’effroi chez ceux qui en ont connaissance.

Lundi 24 Janvier

Depuis le 14 jusqu’à ce jour, la maladie a fait quelques progrès sur les Noirs ; déjà plus de 12 personnes ont été atteintes du mal et ont succombées. Dans la journée, on a dit positivement que la maladie était dans l’île et les habitants ont commencés à fuir aux campagnes.

Ce soir à sept heures, Petit Desincour a été atteint de la maladie.

Cet évènnement jette le trouble et l’effroi par toute la ville et on se retire tristement chez soi.

Mardi 25 Janvier

Petit est fort mal, on dit qu’il ne passera pas la journée. Consternation générale !!! …

Tout à coup, à 11 heures du matin, Névin entre chez Laurent et nous annonce que le pauvre Burdet ainé vient d’être atteint de la maladie. Les pères de familles l’écoutent et leur sang se retire vers le cœur. Intérieurement on demande au ciel d’avoir pitié de nous.

A 2 heures, Burdet est à la dernière extrémitté ; mais cependant la maladie semble s’arrêter là ; personne autre n’est attaqué.

Ce soir tout le monde fuit ; on ne voit que femmes et enfants dans les rues fuyant la ville.

Mercredi 26 Janvier

A deux heures du mattin, je suis éveillé par le bruit qui se fait chez Mérendon mon voisin ; il vient d’être appelé chez Burdet qui va terminer sa carrière.

Je me recouche mais cruellement agitté. A 4 heures Fortuné est atteint de vomissement et de douleurs violentes de tête et de ventre. Dieu puissant ! Mon enfant est perdu ! Vite Mérendon : il vient de rentrer chez lui et envoie en ce moment sa famille à la campagne. Il voit mon enfant ; reste un moment terrifié comme moi ! Tout à coup, il s’écrie avec joie : ce n’est rien, il a des vers ! Mon enfant est sauvé ; l’émétique lui est administré et l’espoir entre dans nos coeurs.

Peu après, j’éprouve tous les simptomes du mal : angoisses, coliques, violent mal de tête, vomissements afreux ; je me crois perdu et j’avale avec avidité le remède qui m’a été indiqué par un médecin arrivant de l’Inde où cette maladie a fait de si grands ravages.

Les médecins sont appelés ; leurs visages ne me rassurent point du tout non plus que leurs précautions en sortant de chez moi. Cependant, un demi bain et de la tisanne d’orge et de chiendent administrée après quatre dose du remède indien terminent tous les accidents à 11 heures. Je n’éprouvais plus qu’un extrême faiblesse et une lassitude insupportable .

(à quatre heures du mattin, Mérendon m’annonça la mort de Burdet, il avait expiré à deux heures du mattin ).

J’ai éprouvé un ennui inconcevable tout le reste de la journée ; je ne pouvais pas tenir à ma place ; il me semblait que mon coeur se détachait de ma poitrine. Je ne puis rendre l’espèce d’angoisse qui me tourmentait, au point que je me suis habillé et suis sorti. J’ai été au caffé et voyant le docteur Labrousse sortir de chez Petit, je lui en ai demandé des nouvelles. Il est très bien et le docteur le regarde comme paré de la maladie. Guichard en est atteint aussi mais je ne sais pas comment il va.

J’ai pris avec ma famille, ce soir, la résolution de partir demain pour la campagne . Ma foi, on se sauverait à moins ! Je suis tout à fait bien ce soir, je n’éprouve plus la gêne insupportable de la journée.

Remède contre la maladie d’Inde appelée dans le païs choiera morbus et par les Indiens halla houta :

Une cuillerée et demi ou deux de drogue amère des jésuites ; autant de vin généreux et trente à quarante gouttes de laudanum liquide. On prend cette dose d’heure en heure. Lorsque la maladie cède, on éloigne les distances des doses et on les diminue de quantité. Les doses sont moindre en raison de l’âge du malade. Des lavements émolients dans la maladie et continués quand les simptomes les plus effrayants sont passés ; alors on prend une tisanne d’orge et de chiendent.

Jeudi 27 Janvier

DEPART DE ST-DENIS

J’ai expédié Noël à 5 heures du mattin pour avertire Grinne de mon départ et nous nous sommes mis en route, petits et grands, à pied, avec les effets les plus nécessaires. J’ai laissé Olivette et Charlot pour garder la maison avec Zaf. J’ai trouvé en route des personnes qui, comme nous, fuyaient la ville et le terrible fléau. Les dames Mazuël, entre autres, qui m’ont dit qu’elles n’avaient pas peur ; je veux bien le croire…

Nous sommes arrivés chez Grinne à 11 heures du mattin. Il était lui-même dans les trenses et l’inquiétude sur mon sort. Il avait appris ce mattin ou hier que Fortuné était à toute extrémité et que je ne vallait guerre mieux. J’ai reçu au Chaudron un billet de lui par lequel il me demandait de nos nouvelles, je suis venu lui apporter moi-même. Nous voilà loin de notre ennemie ; Dieu veuille qu’elle ne vienne pas nous chercher ici.

Adolphe Selhausen et Auguste Maillet étaient chez Grinne à notre arrivée. Adolphe est retourné chez Mr Geslin ce soir et Auguste est parti pour Ste-Suzanne avec une lettre que j’ai écrite à son père pour l’engager à venir nous rejoindre ici. Md Martin est avec nous, toujours la même, bonne et compatissante ; c’est elle qui encourage tout le monde et qui, par son aimable gaieté, jette quelques consolations dans nos coeurs.

Grinne fait brûler avec raison de la paille dans son établissement et tout ce qui arrive est fumé, fumigé, etc., avec rigueur.

Vendredi 28 janvier.

FANNI DE MD MARTIN EST ARRIVEE DE ST-DENIS ET NOUS ANNONCE QU’ON A PUBLIE DE LA PART DU GOUVERNEUR QUE LA MALADIE EST DECLAREE A ST-DENIS.

Pauline était restée à St-Denis avec Lidia, sa fille ; elle ne pouvait se mettre en route à cause de la pluie qui nous menaçait hier (elle a fait une fausse couche il y a 11 à 12 jours). Elle est arrivée ce soir avec son enfant et nous a porté une lettre de Md Duvergé à Reine ; cette lettre nous console ; elle nous apprend que Petit et Guichard sont hors de danger et sauvés ;

que le Gouverneur est irrité contre les habitants de Ste-Suzanne qui ont intercepté 1a communication avec la capitale, sans sa participation ; ainsi que contre les employés qui ont abandonné leur poste. On a publié à St-Denis que ces derniers seraient regardés comme déserteurs, s’ils ne rentraient au plutôt ; que la maladie n’était pas aussi terrible qu’on le croyait, et le gouverneur a été très affligé de voir les habitants abondonner leurs foyés si précipitamment. (Hélas ! Monsieur le commandant, on ne guérit pas de la peur et, de toute: les maladies, il n’y en a pas une qui soit aussi incurable).

J’ai écrit à Md Motel pour la prévenir que j’yrais la voir demain. J’ai reçu sa réponse où elle me félicite d’être revenu, dit-elle, à la vie. J’yrai la voir demain s’il fait beau tems, ce que j ne crois pas, car le tems à l’air de se disposer à une grande pluie.

Charles Pajot est arrivé ce soir trempé d’un grain qui annonce cette présomption ; il se détermine même à coucher ici.

Nous avons vu ce soir, au moment où Grinne partait pour aller voir les dames Pajot, le vieu Michel Sparon qui nous a promis un lièvre pour ce soir et nous n’en avons plus entendu parler non plus que du lièvre qui, je crois, n’a pas eu autant peur de lui que nous du choler morbus.

Grinne nous a donné des nouvelles satisfaisantes de chez Bernard.

Par l’arrivé de Pauline, nous savons à présent que la nouvelle donée par Fanni hier est fausse ; elle s’est méprise.

Samdy 29 janvier – 11 h du matin

Grande pluie toute la nuit.

Charles est parti ce mattin sans que nous l’ayons vu. J’ai reçu une lettre de Md Morel, ce mattin en me levant ; elle m’écrit qu’on ne guérit pas de la peur et que Mr Morel est tellement peiné de la mort de Burdet qu’elle m’engage à différer ma visite chez elle.

Nous n’avons encore rien de nouveaux aujourd’hui. Personne du dehors n’a encore paru chez Grinne ; il est vrai que le temps n’est pas commode pour les visites.

Auguste Maillet n’est pas de retour et nous désespérons de voir Maillet venir. Que diable fait-il donc là-bas, tout seul ? Nous aurions eu tant de plaisir à le voir ici ; moi surtout ! Car je me faisais, le croyant chez Grinne, une fête de passer quelques jours avec lui. Je pense que la communication est réelement interrompu, à la rigueur, de ce quartier avec St-Denis et même Ste-Marie.

Charles nous a dit hier soir que son père était à Ste-Marie hier soir et était très irrité de voir cette démarche de Ste-Marie hier soir et qu’il agissait de tout son pouvoir pour faire cesser cette interruption de communication qui, pour bien des raisons, pourrait devenir dangereuse.

Ce soir, il n’y a rien de nouveau. Grande pluie toute la journée.

Point de nouvelles de St-Denis. Tout le monde se porte bien.

Dimanche 30 janvier

LAPRADE.

Ce mattin, Grinne expédie Lindor à St-Denis. Nous écrivons à Senneville, Geslin et Jamin.

Grinne toujours fumigeant son emplacement, se faisant suivre de sa vieille Olivette tenant sa boutelle de vinaigre d’une main, sa tasse d’ayapana de l’autre, et sa seringue sous le bras, sa pipe à la bouche et le petit sachet aromatique dans sa pauche. Ce pauvre malheureux, à la moindre petite colique, se croit atteint du choléra ; les sueurs froides s’ensuivent, et de suite, pour chasser les idées morbiques, il m’attaque au reversis, me gagne 600 fiches et me met dans des colères, capable de me faire attraper le mal, que je crains autant que lui. Après la partie, il sort, voit les Noirs aller à la l’ouvrage (sic), les fait rentrer à la moindre pluie, au soleil un peu fort et consulte toujours son oracle Eugène qui rit toujours et n’en a pas moins peur pour cela.

Madame Martin vient écouter la lecture du journal ; elle rit comme une folle et avec sa bonté ordinaire elle égaie encore la seine en se moquant de notre peur”. Nous n’avons pas de nouvelles, même indirectes, de Maillet ; il parrait que la communication est sérieusement interceptée ; autrement il nous aurait écrit, je n’y conçois rien. Enfin, patience ; le retour de Lindor de St-Denis nous donnera quelques éclaircissements.

A 10 heures ce mattin, j’ai monté avec Grinne chez Bernard où nous avons trouvé ces dames inquiètes comme tout le monde.

Revenus dîner à la maison nous avons su après dîner par Esther Lucas que le pauvre Laprade était mort à St-Denis de la maladie ; cette nouvelle m’a singulièrement affecté, mais ceci est-il bien vrai ? J’en doute encor et je veux même en douter jusqu’à la certitude car cette nouvelle me fait bien mal. On cite encor q[uelques] personnes mortes à St-Denis.

Lindor n’est pas de retour ce soir et ce n’est pas étonnant. Le commandeur nous donne avis, en revenant de l’eau, que Charles Desbassins et autres ont établi un poste à la rivière des Pluies pour interrompre toute communication avec St-Denis. Il en est de même à Ste-Marie et un cordon a été établi sur le cours de la même rivière pour le même objet.

Nous avons été Grinne, Charles Pajot et moi promener au magasin d’en bas ; j’ai vu l’établissement de sucrerie de Leprince. Charles nous a dit avoir lu la gazette d’hier, on y annonce la mort de sept personnes, la veille, à St-Denis, dont deux Blancs.

Nous tâchons toujours de vaincre l’inquiétude de toutes les façons : la partie de reversis, où chacun rit ou se fâche, selon le jeu qu’il a ; mais le malheur public vient toujours en dépit de tout, jetter de l’amertume dans tout ce que nous faisons.

Lindor n’étant pas revenu je n’ai aucune nouvelle de Mallac et Jamin, ni de chez moi. Cruelle inquiétude !

Lundy 31 Janvier

MORT DE LAPRADE. COMMUNICATION INTERROMPUE.

Nuit d’inquiétude ; je n’ai presque pas dormi ; le malheureux Laprade a été là, présent à mon esprit… Pauvre jeune homme ! Aimable, bon enfant, vertueux ! 1 Tout cela n’empêche pas la mort d’arriver ! Voilà le monde !

Boyer de Moka vient d’arriver ici ; il confirme la mort de Laprade, d’après ce qu’il vient d’apprendre dans les bas. Pileron jeune arrive et la confirme de même.

Mr Leprince nous fait dire de ne pas envoyer à St-Denis, parce qu’il est mort au Chaudron, chez Lapassade et Duparc, plusieurs Noirs de la maladies Mais nous sommes dans le doute encor ; car comment a-t-on su cela puisqu’il n’y a pas de communication ?

Pileron a été à la rivière ; il a vu renvoyer l’anglais Watson qui voulait passer ; celui-ci a déclarer qu’il allait s’en plaindre à Mr le Gouverneur Milius et qu’il allait revenir avec un ordre de laisser passer.

On nous dit à l’instant qu’à Ste-Marie, au quartier, la peur a porté les esprits à un tel degré de fermentation que beaucoup d’habitants ont envoyé paître aux lendes le maire et les autorités et ont déclaré que ceux qui ne marcheraient pas pour la déffence du quartier, contre ceux qui voudraient s’y introduire, seraient regardés comme des lâches.

Maillet (Auguste) arrive à 10 heures ce mattin et nous porte les lettres de son père ; il se porte bien, est très inquiet mais ne peut pas quitter ses Noirs ni son habitation ; il nous marque qu’on dit la maladie à St-Benoist ; autre suget d’inquiétude : on prétant que Mr Déjeaux, commendant à St-André a proclamé au nom du Roi la cessation de communication avec St-Denis etc., etc., etc., etc.. Où tout cela nous mènera-t-il, Dieu le sait.

La pluie a cessé depuis hier ; il fait aujourd’hui un tems superbe et une assez forte brise.

Boyer nous a dit avoir rencontré ce matin Rolland qui a, dit-il, rencontré lui-même un Noir allant porter une lettre à la famille de Laprade à Ste-Suzanne pour lui annoncer sa mort. Pauvre, pauvre, Laprade !!!

A 11 heures Mr Chabrié est venu nous voir ; il nous a confirmé la mort du malheureux Laprade ; j’en ai la triste certitude à présent et je ne puis me deffendre d’un sentiment bien pénible.

Ô Jamin ! Ô Mallac, je suis loin de vous, mes bons amis ; mais je suis sûre que cette mort vous fera autant de peine qu’à moi. Toi, Jamin, tu sais ; il allait bientôt recevoir le prix de ses vertus et la mort nous arrache l’un de nos plus estimables f.*.

Courbons-nous devant les décrets de la Providence : nous ne pouvons pas murmurer sans inconséquence contre ce qu’elle ordonne.

On a interrompu définitivement toute correspondance avec St-Denis et on prend toutes les mesures les plus sévères pour continuer de maintenir cet ordre de chose.

Une brise salutaire reigne toujours, puisse-t-elle ne pas cesser ; je la regarde comme le meilleur préservatif que nous puissions avoir.

Adolphe S(elhausen) est venu passer la journée avec nous. Nous avons été voir le travail des Noirs dans sa nouvelle terre acquise de Boyer. Notre promenade nous ayant menés jusqu’au plateau où est planté le maïs nous a fait appercevoir les divers hangards qu’on établit sur la rivière des Pluies pour les hommes qui gardent les passages.

Le vent a eu un moment l’air de vouloir, ce soir, au soleil couchant, changer de direction. De gros nuages noirs ont chassé du s(ud)-o(uest) et d’autres très légers et colorés par les derniers rayons du soleil couchant, venaient directement du sud. Après le soleil couché, tout a repris la direction ordinaire de l’est à l’o(uest).

Comme tout inquiette dans des tems malheureux, cette circonstance m’a, un instant, attristé. Nous étions justement à parler de mon pauvre ami Laprade ; j’ai, malgré moi, senti quelques larmes humecter mes paupières et les plus tristes réflections se sont emparées de moi. Cependant j’ai lutté et…. Il est difficile de vaincre les affections morales quand on pert à jamais un ami vertueux.

Tous les habitants se rendent au camp de la rivière. Pourra-t-on empêcher l’affreux tiphon de s’emparer de nous ?

Nous avons su que le maire a écrit ce mattin au gouverneur pour être autorisé à prendre la direction de ces divers mouvements afin de les rendre légitimes ; eh ! Bon Dieu ! pourrait-on trouver criminel de chercher à se garantir d’un malheur aussi affreux ?

Nos dames sont allées se promener chez le voisin Lucas ; elles arrivent en ce moment en courant et riant ; les bruyants éclats de leur joie prouvent que l’inquiétude les a quitté au moins pour quelques instants. Je souhaite ardemment qu’elles n’éprouvent pas de plus grands meaux que ceux de l’inquiétude.

Nous avons appris ce soir qu’un aide de camp était venu à la rivière des Pluies pour dire aux habitants, de la part du général, qu’il approuvait les mesures qu’ils prenaient pour se garantir de la maladie. Eugène a eu un peu peur, ayant attrapé le cours de ventre.

Tems superbe ce soir à 9 heures.

Février 1820

Mardy p(remier) février

FORTUNE – NAVIRE ; IL A UN PAVILLON RAYE DE ROUGE ET BLANC AU G[RAND] MAT ET UN NOIR TACHE DE BLANC AU M[AT] DE MIZAINE.

Ce mattin, j’ai donné à Fortuné le lait de papaïe et l’huile de palma-christi. Chabrié qui vint hier me le conseilla.

Nous n’avons encor rien su ce mattin de nouveau.

Le tems qui semblait vouloir menacer de q(uelques) bourasque a repris son cours ordinaire ce mattin et la brise de s[ud]-e[st] reigne.

A midi, on a tiré à St-Denis plusieurs coups de canon. Je ne devine pas ce que ce peut être. A 1 heure 1/2 il a passé un gros trois-mâts qui a été longtems en panne à la tête de la rade. Ensuite, il a fait voile au large et s’est tenu toute l’après-midy à une demie lieue au large ; il y était encor à la chute du jour.

Grinne a été avec sa femme voir Mr Charles Pajot et est revenu ce soir sans porter aucune nouvelle. Pendant son absence Auguste Maillet a été chez Pillerou où il a appris qu’une négresse des Dernier a tombée malade hier et morte ce mattin. Cette circonstance nous donne beaucoup d’inquiétude ; car nous ne pouvons savoir si c’est de la maladie ; cependant, ce qui pourait nous rassurer, c’est que je ne vois pas comment ce fléau aurait pu pénétrer dans cet endroit.

La nouvelle de l’arrivé d’un aide de camp à la rivière hier est confirmée par Maillet ce soir. Grinne nous a dit qu’il avait été prévenu qu’il serait de garde demain.

La circonstance de chez Pillerou a fait proposer à Md Martin de nous mettre tous en route, demain mattin, à pied, pour nous rendre chez elle au bras Panon. Mais ceci mérite réflexion.

Fortuné n’a point rendu de vers et se trouve bien ce soir.

Grinne m’a donné des nouvelles de Monjole qu’il a vu chez Bernard.

Mercredy 2 Février

GRINNE DE GARDE. MAILLET ARRIVE.

Ce mattin Grinne a reçu un billet de Maillet. Celui-ci recommende de lui envoyer un cheval parce que sa monture est blessées ; il doit venir nous voir ce soir.

Pillerou jeune a déjeuné avec nous et nous a rasuré sur la mort de la négresse de son frère qui est morte d’une révolution ordinaire aux femmes d’un certain âge.

Grinne a descendu à la garde ; il est remonté à midy et nous a donné des nouvelles satisfaisantes de chez Routier. il semblerait même, parce qu’il m’a dit, que la maladie ne serait point au Chaudron ; on dit plus ; c’est qu’on a formé un cordon au Bitor pour otter la communication avec St-Denis. Le navire qui a passé hier n’a pas encor mouillé ; il est toujours louvoyant devant St-Denis.

Il n’a d’aillcur rien de nouveaux.

Grinne est dessendu au poste après-diné avec Auguste et Eugène.

Maillet est arrivé sur le soir et nous a raconté toutes les farces que fait faire la peure dans les endroits d’où il vient les hommes poussent toujours tout à l’extrême. On débite mille absurdités au suget de cette maladie ; on fait mourir celui que se porte bien ; on débite cent nouvelles inventé par de cerveaux vide et de tout cela résultent une masse de préventions qui éloigne de la vérité et qui fait faire beaucoup de sottises, dont on se repend toujours quand la raison vient reprendre les droits.

L’arrivée de Maillet a toujours jettéé quelque gaieté à la maison et chacun se trouve plus content depuis qu’il est arrivé ; cependant tout est bien la même chose qu’avant : le mal et les craintes qu’il occasionne sont bien les mêmes.

Adolphe est venu nous voir au moment de l’arrivée de Maillet et, un instant après, le jeune Hisnard est arrivé de St-Benoist avec le projet de joindre son oncle ce soir même au Chaudron mais je pense qu’il aura été coucher chez Md Geslin, avec Adolphe. Il y aura quelques réflexions à faire à ce suget mais…

Le tems est toujours très beau, la brise a reignée toute la journée du s(ud)-e(st). Il a fait une forte chaleur de même qu’hier,

Jeudy 3 Février

LEGER VENT DE N(ORD). TEMS TRES CHAUD. UN GRAIN DE PLUIE DE S(UD) DANS L’APRES-DINÉ. I ‘[,.PAMINONDAS.

Rien de nouveaux ce mattin. Le tems est superbe et promet du chaud pour la journée car il est très calme et il n'y a pas d'apparance de brise.

A 7 h[eures] Grinne n’est pas encor revenu, non plus que ses compagnons. Grinne arrive sur les huit heures.

Il annonce que Rédelet écrit à Dureau qu’il est mort 12 personnes le 30 et 7 le 31.

Le gouverneur a donné au maire le pouvoir d’organiser le cordon de surveillance. Mr Ch[arles] Desbassins fait construire des habrits pour les gardes, fourni vivres et secours à tout le monde ; sa conduite généreuse charme et anime tout le monde. On tire impitoyablement sur tout ce qui se présente aux divers passages ; tout est gardé avec la plus grande vigilence.

Maillet est dessendu à Ste-Marie pour faire un testament ; il reviendra ce soir.

Tems calme et très chaud.

Maillet est revenu dîner avec nous.

Mr Chabrié est venu après-dîné nous voir. Il nous a dit que la maladie faisait effectivement quelques progrès à St-Denis, mais qu’il avait la confiance que l’on s’en garantirait ici moyennant les précautions que l’on prend.

Le navire qui louvoie depuis plusieurs jours est 1′Epaminondas, venant de Maurice et allant en France ; il attend les paquets du gouverneur.

Vendredi 4 Février

PETITE BRISE DE S(UD) – E(ST) CE MATTIN. TEMS COUVERT A MIDY, BRISE DE S(UD) -E(ST). NOIR TUE. GRINNE – NAVIRE SUR QUI ON TIRE. ADOLPHE, LETTRES DE BRAS PANON. PETITE PLUIE. ANNONCE DE BOURASQUE.

Grinne est monté ce mattin de bonne heure. Il nous annonce que Bernard a reçu du gouverneur des lettres très satisfaisantes sur sa conduite sage et modérée. L’ordre du jour a été lu publiquement. En conséquence, l’ordre du service établi avec régularité et 100 hommes de garde tous les jours assureront la continuité du cordon de la rivière des Pluies et l’impossibilité de communiquer.

Mr le gouverneur en a établi un autre au Bitor et écrit qu’il fera tous ses efforts pour concentrer la maladie dans la seule ville de St-Denis.

Un Noir a été tué pour avoir voulu s’obstiner à passer le cordon. Plusieurs autres Blancs ou Noirs ont aussi tenté de passer mais ont été repoussés sans pitié.

Pillerou jeune est venu nous voir et nous a annoncé que Md Boyer était malade de vomissements et de frayeur.

Ce soir on a renvoyé du poste le matelas de Grinne en lui faisant dire qu’il était relevé de sa garde. Il était venu dans la mattinée et avait resté à dîner mais Durau est venu ensuite le chercher pour continuer la garde jusqu’à dimanche.

Mr Déjean est arivé de St-André avec un renfort de milice pour le service du cordon de la rivière des Pluies.

Il paraît que la madadie fait de cruels ravage à St-Denis ; on nous annonce la mort de Md Bernard, femme du maître de poste, d’un enfant de Desmolières et de quelque autre Blanc qu’on a point nommés. On dit d’après une lettre de Rédelet à Durau qu’il meurt jusques à 15 personnes par jour. On a, dit-on, porté avant-hier 35 Noirs atteints de la maladie à un lazaret formé en conséquence.

Un navire a tenté de mouiller à St-Denis ; on a tiré dessus à boulet et il a mouillé malgré cela ; on ne sait ce que c’est ; on a tiré en outre quelques coups de canons ; particulièrement ce soir à 7 h(eures) 1/2, Adolphe a été au quartier général offrir ses services ; est revenu coucher ici. Il a été établi chef de poste.

Md Martin et Grinne ont reçu des lettres de Mr Martin. Elle va partir dimanche pour le bras Panon. Ce sera une perte pour notre petite societtée.

Nous avons eu ce soir une peu de pluie. Le tems annonce une bourasque pour la prochaine nouvelle lune. Ce serait peut-être un grand bien mais elle pourra être remplacée par beaucoup de pluie.

Samedy 5 Février

TABLE A MANGER. CE MATTIN TEMS COUVERT. BRISE S(UD)-E(ST). MD MARTIN PART. MD GESLIN. PETITE PLUIE. MIGRAINE.

Rien ce mattin de nouveaux ; nous n’avons pas encor eu de nouvelles de Grinne qui a redescendu au poste hier soir avec Dureau et Eugène.

Maillet et moi nous avons arrangé ce mattin la table à manger d’une manière plus commode qu’elle n’était ; nous avons disposé la natte qui sert de rideau aussi plus convenablement.

Maillet a été après déjeuné, au poste de Grinne et y a resté toute la journée.

Comme Md Martin doit partir demain mattin Grinne est revenu ce soir avec Maillet à la maison pour la voir avant son départ. Il est retourné au poste après lui avoir fait ses adieux.

Md Geslin est venue aussi nous voir avec Adolphe qui a dîné chez elle et Pierre Hisnare neveu, qui ne peut passer le cordon, quoiqu’il fût bien aise de rejoindre son oncle au Chaudron.

Il a reigné toute la journée une très forte brise de s(ud)-e(st). Cette brise est presque continuelle depuis mon départ de St-Denis. Nous avons eu quelques grains dans la nuit et ce mattin, mais pas assez fort pour mouiller la terre.

J’ai eu toute la journée une violentes migraine et de la fièvre.

Dimanche 6 Février

BOYER – PRUDENCE BLESSE. MD MARTIN PARI IL. PILLEROU AINE. BREARD.

La migraine m’a tenu toute la nuit et j’ai eu une assez forte fièvre. J’ai pris un lavement qui m’a soulagé et m’a presque otté le mal de tête.

Venance Boyer est venu nous voir ce mattin et à déjeuné avec nous ; il veut, dit-il, proposer à Grinne, en cas que la maladie pénétrât ici, de venir d’avance bâtir un bon hangard dans son bois à Moka, où nous nous retirerions.

Il n’y a d’ailleur rien de nouveau aujourd’hui ; Grinne ni les autres ne sont revenus encor à Midy. Il paraît qu’ils n’ont pas encor été relevés de leur poste.

Prudence, Noir de Grinne, a reçu d’un autre Noir un coup de couteau sur la main gauche qui lui a fait une grande blessure.

Md Martin est parti ce mattin à deux heures. Elle a beau tems et sera de bonne heure chez elle. Victor Maillet est parti avec elle.

Grinne est venu dîner avec nous, Auguste et Eugène aussi ; ils ont été relevés du poste.

Après-dîné nous avons tout été, petits et grands, nous promener au poulailler d’en bas. En revenant Pillerou aîné nous a rejoint ; il venait de Ste-Marie ; il nous a donné de tristes nouvelles de St-Denis. Il y meurt beaucoup de monde. On dit 6 ou 8 Blancs dont on ne dit pas le nom.

Les Noirs qui ont porté Victor sont revenu du bras Panon fort tard ce soir. Mr et Md Martin, etc. étaient tous bien portants.

Quand à moi, je souffre toujours de la tête et j’éprouve un grand malaise.

Le garde Bréard est venu faire une comission à Grinne après-midy.

Lundy 7 Février

CHABRIE. PALISSADE A LA RIVIERE. LABRETONIERE. DESRABINES. – VENT DE S(UD)-E(ST) – VIN DE KINKINA – MD LORY. GRINNE BAIN.

Ce mattin Mr Chabrié est venu nous visiter. Il m’a conseillé les bains et les bouillons d’herbes. Reine a eu une indigestion cette nuit ; elle a mangé contre mon conseil de la fraise de cabrit à dîné. Chabrié lui a dit qu’il lui envairait du vin de kinkina qui lui fera du bien et nous a dit que l’on était à faire un mur tout le long de la rivière qui serait garni de brousses et d’épine pour rendre le passage encor plus difficile ; c’est très bien vu.

Le plus grand ordre reigne toujours dans le cordon et on espère généralement qu’avec les moyens sages que l’on emploie on se garantira du mal.

Chabrié nous dit que Mr de Labretonière a été attaqué de la maladie mais qu’il avait été paré par l’yppéca.

On a mis, hier, des Noirs en réquisition pour le travail de la rivière. Grinne en a envoyé ce mattin 19. Desrabine profitant, comme de coutume, de la circonstance pour faire de l’argent a consenti à donner 100 livres de maïs pour 100 livres de sucre. On est indigné lorsque l’on réfléchit à une conduite aussi égoïste pour ne pas dire plus ; mais comme il faut des vivres pour substanter la garde du cordon, on doit en prendre chez ceux qui peuvent en donner au prix courant, et certe, le très humain Desrabine ne sera pas épargné ; on fera bien à mon avis. Son tendre coeur seignera, sans doute, quand il sera obligé de donner au prix de tout le monde la substance des hommes qu’il avait la prétention d’affamer ou de mettre à contribution. C’est dure, sans doute, Mr de Josselin ; mais quand on spécule sur de pareils objets, on mérite pire que cela.

Je n’ai point de nouvelles de St-Denis. Mallac à qui j’ai écrit ne m’a pas encor répondu. Je ne sais à quoi attribuer son silence.

Chabrié a envoyé une bouteille de vin de k(in]kina pour ma femme. Je pense que la bonne Md Lory lui aura donné le vin de Madère qui a servi à le composer. Je me réserve de lui en faire mes remerciements la première fois que je la vairai. On ne trouve pas la moindre chose dans ce genre depuis qu’on ne communique plus avec St Denis.

Grinne a été voir ces messieurs dans les différents postes. Il comptait nous apporter q(uelque)s nouvelles mais la poste n’était pas venu de St-Denis et on ne peut rien savoir que par elle.

J’ai pris un bain à midy qui m’a fait beaucoup de bien.

Mardy 8 Février

VENT DE S(UD) – E(ST).ROUDIC. RONAI LEPERVANCHE. MAILLET. MD MOREL. LIVRES. REMARQUE SUR LES VENTS.

Grinne et Irma sont allés ce mattin à la messe à Ste-Marie. Irma va pour se faire relever des ses couches.

Rien encor de nouveaux ce mattin. Grinne et sa femme sont revenus pour dîner. Nous avons attendu Ronai Lépervenche pour dîner ; Roudic aîné était déjà arrivé. Ils nous avaient fait dire, l’un et l’autre, qu’ils viendraient. Ils ont dîné avec nous et sont partis après avec Maillet qui va faire un tour chez lui pour revenir dans q(uelque)s jours.

J’ai écrit ce soir à Md Morel ; elle m’a envoyé quelques livres et de l’orge que je lui demandais.

Un remarque à faire est que depuis quinze jours et plus il reigne continuellement une assez forte brise de s(ud)- c(st) qui, quelque fois, prend surtout vers les onze heures du mattin un caractère de bourasque. En un mot elle reigne absolument comme celle appelées communément brise de la St-Louis. Cependant dans la saison où nous sommes, ordinairement, nous n’avons que peu ou point de brises. Il semblerait que cette brise n’est là que pour atténuer les effets du terrible fléau qui nous afflige.

Mercredy 9 Février

VENT DE S(UD)-E(ST). VISITE A ROUTIER. LETTRE DE MALLAC. MD LAPRADE. LETTRE DE MAILLET.

Violente brise de sud-est toute la journée.

Grinne avec sa femme et mes deux filles sont allés faire visite chez Routier ; tout le monde est revenu en bonne santé ce soir très tard.

J’ai reçu par la poste une lettre de Mallac du 6 courant. Il me donne des détails de St-Denis. Mais c’est à peu près ce que l’on sait ici. Il m’apprend que la malheureuse Md Laprade a été atteinte de la maladie sur l’habitation où elle s’est réfugiée à St-Paul et que d’après visite des médecins on a fait cerner l’habitation. Je ne ferai point de réflexions sur ce nouveau malheur : elles porteraient un caractère de tristesse et de désolation trop affligentes pour moi. Pauvre Arielle !!!

On reçoit ce soir une lettre de Maillet ; il se porte bien.

Jeudy 10 Février

LETTRES A LABROUSSE, MERANDON, CABANNE. TEMPS CALME ET PLUIE. VISITE CHEZ CES LIN.

J’ai écrit ce matin à Labrousse, Mérandon et Cabanne.

Le temps est calme et couvert ce mattin, il tombe une petite pluie par interval. Il a fait calme toute la journée mais il ne faisait point une chaleur exessive.

Grinne est allé avec nos dames, après-dîné, faire visite à madame Geslin. Nous n’avons rien su de nouveau. Tout est fort tranquile.

Il a passé un beau brik aujourd’hui qui n’a pas été reçu à St-Denis.

Vendredy 11 Février

BONNE NOUVELLES. MD MOREL. METHEOR.

Grinne m’a dit ce mattin que Mr Bache lui avait dit qu’un aide de camp était venu annoncer, hier, aux habitants, de la part du général, que la maladie, depuis huit jours, n’avait attaqué personne et qu’il n’y avait point eu de mortalité pendant ces trois jours. Voilà certainement la meilleure nouvelle que nous puissions recevoir de St-Denis ; ce qui semble confirmer cela, c’est que, depuis le point du jour, il existe un pavillon blanc au poste de commandement du cordon.

Grinne et sa femme sont allés dîner chez Bernard Pajot et moi je me suis rendu chez Md Morel où j’ai dîné. Je suis revenu assez tard ; j’ai arrangé l’archet du violon d’Eugène.

Grinne arrivant avec sa femme nous a dit qu’on avait de bonnes nouvelles de St-Denis. Chabrié est venu aussi pendant la journée ; il en a dit autant à ma femme.

Ce mattin il a paru un singulier méthéor dans le ciel. On voyait une lumière vive comme celle de la lune s’étendant de 60 à 80 degrés de hauteur à l’orizon jusque presqu’à la mer ; le méthéor allait en pointe et s’élargissant comme un ballet par le bas. Un nuage l’a fait disparaitre à 5 h 1/2 et on ne l’a plus revu. Il durait depuis dix minutes au moins.

Peu après mon arrivé, la pluie a commancée et nous avons eu de bons grains jusqu’à 11 heures.

Samedy 12 Février

EUGENE. NAVIRE TROIS MATS. GRANDE BRISE.

Eugène est monté ce mattin dans le bois ; il va à la pêche des anguilles.

Charles Pajot est venu nous voir ce mattin ; il ne dit rien de nouveaux.

A 11 heures il a passé un trois-mâts faisant route pour St-Denis qui a mouillé sans difficultés.

Une brise carrabinée a reignée dans la journée. Le calme est survenu vers le soir, rien d’ailleur de nouveau.

Nous attendons demain à dîner, Md Chabrié, Md Charles Pajot et quelques autres dames.

Dimanche 13 Février

PILLEROU. PLUIE ET PETITE BRISE. MDS CHABRIE ET CHARLES MELLE ROUTIER, LORI ET BLEMUR.

Ce mattin Pillerou jeune est venu nous voir et est reparti presque de suite parce que les dames que nous attendions sont arrivées.

Je craignais qu’elles ne pussent pas venir à cause du mauvais tems car il a plu toute la nuit et ce mattin il pleut encor ; le tems a même l’air de continuer de même toute la journée.

Chabrié est des nôtres ; Charles ne vient pas parce que Md Lori est allé passer la journée chez lui. Chabrié m’a dit que la maladie diminuait beaucoup à St-Denis et qu’à l’Ile Maurice elle était presqu’éteinte.

Nous avons passé gaiement la journée avec ces dames ; elles se sont mises en route le soir pour se rendre chez elles. Boyer est venu nous voir après dîner.

Eugène est revenu ce mattin avec deux belles anguilles. Sa pêche a été contrariée par la grande quantité d’eau.

Lundy 14 Février

GRANDE PLUIE. PLANTATION DE GEROFLIERS. CHARLES PAJOT. PROMENADE AU MAGASIN.

Grande pluie toute la nuit dernière.

Grinne en a profité pour transplanter des plants de gérofle dans la cafféterie Boyer. Il en a mis dans la journée à peu près deux cent cinquante en place.

La pluie a cessé dans la mattinée cependant il a tombé q(uelque)s grains de tems en tems et le tems a été constemment très couvert et sombre. Ce soir le tems est encor à la pluie. J’espère que la bourasque que je craignais pour cette lune se terminera par de la pluie seulement.

Charles Pajot a passé une partie de la mattiné avec nous : il est ensuite allé joindre sa femme qui s’est rendue chez Leprince en sortant d’ici hier. Les dames sont allées se promener au magasin d’en bas, ce soir ; j’ai été les joindre après et nous avons été salué d’un grain qui, heureusement, a duré peu de tems.

Nous n’avons aucune nouvelle extérieure aujourd’hui.

Le tems est très beau ce soir ; la soirée est fraîche et on pourrait croire que la pluie se terminera là : cependant la mer gronde de tems à autre, ce qui présage ordinairement de la pluie. [2]

Mardy 15 Février 1820  [3]

NOEL. FOURCHES ET CHEVRONS. TREMBLEMENT DE TERRE. VISITE ET DINE CHEZ B(ERNARD) PAJOT. MD LATOUCHE. EUGENE MALADE. DATTE DU TREMBLEMENT DE TERRE SUR UN BAMBOU. LETTRE DE JAMIN.

Ce matin j’ai expédié Noël avec quelque Noirs pour aller chercher dans le bois des fourches et des chevrons pour faire une varangue au pavillon que j’occupe.

A 5 heures et 1/2 ce mattin, étant encor au lit, j’ai entendu un bruit sourd et concentré qui au bout de 5 à 6 secondes, s’est terminé par une assez forte secousse de tremblement de terre, pour me faire remuer dans mon lit. Ma femme en a eu peur et mes enfants en ont été réveillés.

Je me suis levé de suite pour m’informer si d’autres personnes l’avaient égallement ressenti ; Eugène qui se trouvait dans le moment sur le pas de sa porte a manqué l’équilibre et est revenu d’un pas en arrière. Tout le monde l’a ressenti égallement. Les Noirs qui se trouvaient dans la cuisine, qui n’a pas de plancher, l’ont senti remuer.

Grinne et moi sommes montés chez B(ernard) Pajot ou nous étions engagés à dîné. Charle n’y était pas à notre arrivé ; nous y avons trouvés Md Latouche avec Md Bernard. La conversation a tombé sur le tremblement de terre ; Md Bernard nous a dit l’avoir ressenti très fortement ainsi que Charles qui est arrivé quelques tems après nous. Md Latouche de même.

Nous sommes redessendu après-dîné et Charles s’est disposé avec Mrs Brunac et Clain à une chasse au lièvre. Noël est revenu ce soir avec des fourches trop courtes ; ce qui me vexe, parce que cela recule la construction de ma varangue.

Ce mattin Eugène se plaignait de douleurs intenses dans la région cordon ; mais ce soir au moyen du repos qu’il a pris dans la journée il se trouve mieux. La fièvre qu’il avait depuis hier soir l’a même quitté.

Le tems est d’une grande beauté ce soir ; mais la mer gronde beaucoup et le tremblement de terre joint à cette circonstance, me font penser que le tems n’est pas bien sure. Il fait chaud aussi et je ne serais pas étonné de voir de la pluie cette nuit.

J’ai écrit sur un bambou chez Bernard, la date du tremblement de terre et même l’heure.

J’ai reçu ce soir une lettre de Jamin ; la maladie diminue sensiblement d’intensité depuis q(uel)q(ue)s jours. Tous nos amis se portent bien.

Mercredy 16

GRANDES PLUIES ET VENT. PHEMI SELHAUSEN. ALUMETTES. EUGENE.

Je me suis pas trompé dans ma conjecture d’hier au soir. La pluie s’est déterminé vers minuit et à deux heures, elle tombait avec force. A trois heures et demi, elle tombait avec violence et était accompagnée d’un vent violent. Au jour le vent a cessé ; mais la pluie continue toujours presque continuellement, mais modérément. Le tems est entièrement pris de toute part à dix heures ce mattin ; cependant la rivière des Pluies n’a pas dessendu encor. Je pense que les hommes de garde au cordon ont dû passer une mauvaise nuit.

A 11 heures le tems s’est éclairci tout à coup, toute la partie de l’est a été entièrement dégagée ; mais l’orison au nord était toujours noir. A 1 heure, tout cela a changé encor de face ; le tems s’est repris de nouveau et la pluie a tombé avec une grande abondance. Ce soir elle n’a pas encor cessée ; les apparences nous annoncent le même tems pour la nuit.

Grinne a plenté aujourd’hui du plant de caffé.

Phémi Selhausen est de garde au cordon ; il est venu nous voir hier ; mais nous étions chez Pajot, Grinne et moi, de manière que nous ne l’avons pas vu. Le pauvre Phémi doit être bien mal à l’aise au cordon, avec un tems aussi abominable. Je crois bien que la rivière des Pluies a grossie dans la journée ; alors le cordon serait bien incommodé.

J’ai fait quelques alumettes ce soir, avec des cartes ; la nuit dernière voulant alumer de la bougie, j’en ai senti la nécessité.

Eugène va beaucoup mieux ce soir.

Jeudy 17

BEAU TEMS, BRISE DE S.E. VISITE A MD GESLIN. CHABRIE. CLEMENTINE. LETTRE DE GESLIN. MR DESHAYS. ROBIN. LETTRE A JAMIN. VARANGUE.

Le beau tems est revenu ce mattin ; nous avons eu une assez belle journée; cependant la chaleur concentrée que nous avons ressenti toute la journée, me fait présumer que nous aurons encor de la pluie. Nous avons eu quelques fortes raffales de brise de s(ud)-e(st) par intervals. Ce soir le tems est très beau et le ciel pure et étoilé.

Nos dames ont profitées du beau tems pour aller voir Mds Pilerou et Geslin. Elles sont rentrées à 7 heures du soir.

Chabrié est venu dans la matinée pour visiter les malades ; il a ordonné pour Clémentine une infusion d’absinte à jeun : cette petite négresse a de la fièvre depuis quelques jours accompagnée de vomissement ; je lui présume des vers.

Grinne a plenté environs de 7 à 800 plents de cafféyers dans la journée.

Geslin a écrit à sa femme que la maladie faisait toujours des progrès à St-Denis ; Mr Deshays avoué, a perdu une négresse et Robin a la maladie chez lui parmi ses Noirs.

J’ai écrit ce mattin à Mallac et Jamin.

J’ai commencé après-dîné la varangue du pavillon où je loge.

Vendredy 18

BRISE DE S.E. ORIOL. VISITE A B(ERNARD) PAJOT AU POSTE. GAMIN. ROUTIER. SOTTISE DE RATON. DUTILLEUL. RIXTE DE RATON AVEC UN TEMBOUR. MAUVAISE CONDUITE DE ST-ANDRE. REVOLTE ET PUNITION D’UN OFFICIER DE ST-PAUL. MD LAPRADE, DESPERANCHE MANES. MD GALLET, SA FILLE, CHARLES. PLUIE. ESTHER, MAILLET, ADOLPHE. LE GENERAL FORT MAL. CENT-PIEDS. BEAU TEMS APRES LA PLUIE

Ce mattin beau tems.

Le jeune Oriol est venu nous voir du cordon, où il est de garde et a passé la journée ici.

Après déjeuné Aug(uste) Maillet et moi nous avons été à cheval voir Routier. J’ai profité de ce voyage pour aller visiter Gamin et sa dame qui sont chez Tétar. Md Gamin m’a promis qu’elle viendrait nous voir. – J’ai été ensuite prendre Auguste chez Routier et de là nous avons été au camp général voir l’ami Bernard Pajot. J’y ai trouvé Mr Ch(arles) Desbassin, Advis père et les officiers de la garde de St-Benoît. Bernard et Ch(arles) Desbassins fort irrités contre Raton Dutilleul, qui a été répendre des bruits fâcheux dans la partie du vent.

Voici le fait : ces Mrs du conceil municipal ayant obtenus du général l’ordre de prendre chez Charles au Chaudron 20 milliers de maïs, attendu qu’il n’y avait pas de danger à le faire, en prenant toutes les précautions nécessaires, on a envoyé les Noirs nécessaires à cette opération. Elle a été faite de 8 à dix heures du mattin le 15 ou le 16, jour de pluie ; Raton mécontant de n’avoir pas été consulté, a fait tapage, et a été dire au vent que Charles avait communiqué avec le Chaudron, que c’était une chose facile et qu’il ne servait de rien de maintenir un cordon etc., etc. On sent de quelles conséquences peuvent être de pareils propos ; Fréon est venu au poste exprès pour savoir de quoi il était question, etc. etc. Bernard en a écrit au général et aux maires du vent. Ce pauvre Raton était en train de faire de sottise ; il s’est pris de gueule avec un de ses tembours et lui a donné des coups, auxquels celui ci a répondu en lui jettant ses baguettes au nez. Raton a porté plainte, puis a voulu demander la grâce du tembour, etc.

Au surplus, la garde de St-André s’est fort mal conduit pendans son séjour au cordon ; officiers et soldats se sont soulés comme des petits Noirs et ont causés beaucoup d’inquiétudes au poste. Il y a eu même des chefs dans cette commune qui ont cabalés pour qu’on vînt ou ne vînt pas au cordon. On sait assez que ce canton a toujours été intrigant, et fort inconséquent. Il devrait cependant réfléchir, d’après ce qui s’est passé à St-Paul. Un officier ayant refusé de marcher au cordon fait à la Chaloupe, a été déclaré par le Général incapable de servir le Roy et la patrie, destitué, et regardé comme déshonnoré.

J’ai appris par ces messieurs que Md Laprade était sauvée et allait bien ; on dit qu’elle a fait une fausse couche.

A deux heures, je suis avec revenu avec Maillet et Desperanche Manès à la maison, où l’on avait fini de dîner. On nous a fait à dîner.

Pendans ce tems Md Charles Pajot et sa mère sont venues voir Irma et Charles est arrivé un moment après. J’ai fait travailler par Noël à ma varangue et ces dames m’ont trouvé à ce travail.

Tout à coup, le tems s’est couvert et peu de moment après, il a tombé un bon grain de pluie qui m’a fait interrompre mon travail. Manès a pris la fuite avec un parapluie ainsi que Charles. Ses dames ont été obligées de s’en retourner en voiture.

Esther est revenue du bras Panon avec une lettre de Md Martin ; tout le monde s’y porte bien et elle nous annonce pour ce soir la venue de Maillet et d’Adolphe Selhausen. Cependant, à 8 heures, ils ne sont pas encor arrivés. Un Noir portant leur malle, vient d’arriver et nous annonce aussi qu’ils sont en route ; ils auront peut être restés à la Butte à cause de la pluie.

Le tems s’est un peu éclairci ce soir; mais annonce encor de la pluie.

On dit le général fort mal de la goutte remonté dans l’estomac. Ce serait un grand malheur, pour la colonie, si cet homme précieux venait à mourir, surtout dans la circonstance critique dans laquelle nous nous trouvons.

Ce soir comme j’étais à écrire, Marie-Jeanne crie tout à coup et m’appelle à l’autre bout du pavillon ; j’aperçois un énorme cent-pieds qui avait tenté de lui mordre le pied. Je l’ai heureusement écrasé. C’est le premier que je vois ici depuis notre séjour.

Ce soir ayant soupé, nous étions réunis sous la varangue ; les uns chantaient une romance, les autres en chantaient une autre, ce qui formait un assez plaisant concert. Nous avons fini cependant par nous accorder à chanter quelques canons, qui nous ont fait beaucoup rire. Ceci nous a distrait au moins de nos inquiétudes et c’est toujours beaucoup.

La pluie a cessé à 9 h. du soir et le tems était superbe à 10 h.

Samedy 19

K/ANLANT ET MANES. VENT DE S.E. LETTRES DE LABROUSSE ET MERANDON. OLIVEITE MALADE A ST-DENIS. LETTRE A PAULINE ET A MARIE JEANNE. NEGRESSE DE MD PREMONT MORTE DE LA MALADIE. DUROUTI DESROLANDS. VENT DE S.E. PLUIE.

Adolphe est arrivé aujourd’hui, sans Maillet, qui a resté à la Butte pour q(uel)q(ue)s jours. Mr K/anlant et Despéranche Manès sont venus déjeuner avec nous et ont été dîner avec Ch(arles) Pajot ; ils sont revenus après avec lui nous voir et son retournés au poste.

J’ai reçu une lettre du Dr Labrousse et une de Mérandon ; ils m’apprenent que la maladie diminue beaucoup et Labrousse espère que la fin du mois vaira la fin de la maladie ; cependant Mérandon félicite Ste-Marie des précautions prises et nous engage à les maintenir toujours très sévèrement.

Ils me disent aussi que ma négresse Olivette a été atteinte de la maladie, transportée au lazaret ; mais qu’elle va bien ; elle a tombé lundy malade et leurs lettres sont d’hier.

Marie-Jeanne et Pauline ont aussi reçu des lettres de leurs maris qui disent la maladie de beaucoup diminuée.

Trim écrit à Marie-Jeanne que Elisene, la négresse de Md Prémont, a été atteinte de la maladie le soir et morte le lendemain mattin. C’est une perte pour cette pauvre femme ; car sa négresse était un exélent suget.

Maillet fils est allé dîné au camp général ; il nous a dit ce soir que, Durouti Desroland est venu au cordon solliciter de lui laisser prendre des provisions de Ste-Marie ; mais on ne lui a pas laissé cette faculté attendu que si l’on l’accordait à un, tous voudraient l’avoir, et ça deviendrait dangereux. Mérandon me marque que depuis le commencement de la maladie, il est mort 16 Blancs, 8 libres et 140 Noirs.

La journée a été fort belle et ce soir à 8 h. Il tombe un peu de pluie, comme hier ; mais il a venté fort du s(ud)-e(st) toute la journée.

Md Routier a envoyé dire qu’elle nous attendait à dîné demain.

Dimanche 20

FERS A REPASSER. DINE CHEZ ROUTIER. MD GAMIN. MD LORI. POURVOYEUSE DE BEGUE RESSUSSITEE. GRANDE BRISE DE S.E. LE GENERAL BIEN MALADE.

Ce mattin j’ai racommodé deux fers à repasser ; les seuls qu’on aie dans la maison, et qui étaient hors de service.

Nous nous sommes tous mis en route dans la matinée pour aller passer la journée chez Routier à la Mare.

Grinne et Irma sont allés à la messe avant et j’ai été à pied avec Emilie et Juliette directement chez Routier. Ma femme est restée avec les enfants et a été avec eux dans l’après-midy voir Mds Geslin et Boyer. Nous avons passé une journée fort gaie chez Routier. J’ai été avant dîné, faire visite à Md Gamin chez Tétar. Sur le soir, les jeunes gens se sont mis à danser et m’ont fait leur jouer q(uel)q(ues) contredances et valses. Bernard Pajot est venu un moment et a rendu la gaieté encor plus animée par son humeur joviale.

Madame Lori qui était chez Md Mollet de Narbonne est arrivée au moment où on dansait. Nous sommes revenus à près de dix heures du soir par un beau clair de lune.

Dans la route la selle de la monture de Juliette a tournée et la chère petite s’est mise tout à son aise à terre ; ce petit accident a été le seul ; mais heureusement elle ne s’est point fait de mal.

J’ai appris chez Routier par Lori, que la femme qui demeurait chez Bégue était vivante ; ce qui dément la notte où je l’ai portée pour morte. C’est encor un conte à ajouter à tant d’autres.

Grande brise toute la journée.

On dit le général bien mal depuis q(uel)q(ues) jours.

Lundy 21

CH(ARLES) PAJOT VISITE CHEZ MD B(ERNARD) PAJOT. CHABRIE. BRISE DE S.E. VARANGUE COUVERTE. GRINNE. TABAC A FUMER. CARI. BARBE D’ADELE.

Charles Pajot est venu nous voir ce mattin ; nous lui avons dit que nos dames devaient aller visiter sa mère après-dîné. Irma, Reine et Emilie y ont été effectivement à quatre heures ; il en est sept et elles ne sont pas encor de retour. Grinne et Aug(uste) Maillet les accompagnent.

Chabrié est venu ce soir à 6 heures : il a trouvé que Clémentine allait beaucoup mieux et a dit de lui continuer l’infusion d’absinte qu’elle prend depuis quelques jours.

Nous avons eu une bonne brise toute la journée.

Point de nouvelles de St-Denis depuis deux jours.

On a couvert aujourd’hui et commencé d’entourer ma petite varangue.

Grinne m’a fait cadeau aujourd’hui d’une demie carotte de tabac ; il m’a fait d’autant plus de plaisir que j’en manquais absolument.

Les dames sont revenues de leur visite à dix heures du soir ; il est vrai qu’il fait un clair de lune superbe. Charles leur a fait manger un cari ; ce qui les a fait revenir si tard.

J’ai donné à Barbe, la négresse de la bonne femme Adèle, un billet de passe pour aller au Grand Hazier en commission.

Mardy 22

LETTRES A LABROUSSE ET MERANDON. EMILIE. FORTE BRISE DE E.S.E. AVEC PLUIE. LETTRE DE JAMIN. VISITE A MD. AUTEUIL. CAROTTE DE TABAC DE CHABRIE. LETTRE A LOUIS PREMONT.

J’ai écrit ce mattin à Mérandon et à Labrousse par la poste. Emilie a écrit à sa mère.

Le tems était très beau ce mattin jusqu’à 7 heures ; mais alors, il s’est ellevé une violente brise d’e(st)-s(ud)-e(st) avec des grains d’une petite pluie fine, mais abondante. A 9 heures, les tems est pris de partout et a l’air de faire naître une bourasque. A 11 heures le tems s’est éclairci entièrement ; mais la brise a continuée avec violence toute la journée ; avec q(uel)q(ues) grains fort légers de tems en tems.

J’ai reçu une lettre de Jamin ; il me marque que tout est fort cher à St-Denis ; une mère poule a été vendu 15 (livres) il me marque aussi que l’on estime la perte occasionnée par la maladie est d’une trentaine de Blancs ou libres et d’à peu près 200 à 230 Noirs ; du reste tous nos amis sont en bonne santé. La maladie, me dit-il, tire à sa fin.

Nos dames accompagnés par Grinne ont été visiter Md. Auteuil Savignon après-dîné et sont rentrés à 7 heures.

Ce soir il fait un tems superbe ; mais il reigne de la brise de la journée.

Chabrié a envoyé ce mattin une carotte de tabac à Grinne.

J’ai écrit à Louis Prémont ce mattin.

Mercredy 23

PLUIE. VENT DE S.E. VIOLENT. OBSERVATION SUR LE TEMS. CHABRIE. MAUVAISE NOUVELLES. LA MALADIE AU CHAUDRON. ROUE DE TOUR. COLLE FORTE. SALLE VERTE. EUGENE A LA PECHE. POURVOYEUSE DE BEGUE MORTE DE NOUVEAU. MD. SALERNE. MLLE DURAU TRES MALADE. VISITE AU VOISIN LUCAS. LETTRE DE LOUIS PREMONT.

Il a tombé de la pluie dans la nuit à plusieurs reprises. Le tems depuis quinze jours est vraiment inconcevable. La brise continuelle qui reigne, l’est encor plus ; et en effet, nous ne voyons ordinairement cette brise qu’aux mois de juillet et août. Celle d’aujourd’hui a été très violente ; hier elle a été si forte qu’elle a fait tomber des cocos, non encor mûrs, au magasin.

Ce mattin Chabrié est venu nous voir ; il nous a annoncé que la maladie est très positivement au Chaudron : elle a tué deux Noirs à J(ean)-B(aptis)te Pajot ; il y a en a eu aussi chez Lapassade et plusieurs autres personnes.

Ce mattin, j’ai tracé et fait un gabari pour faire une roue de tour en l’air, pour Charles Pajot. J’ai fait débiter un madrié à cet effet. J’ai mis aussi à cuire du cuir cru pour faire de la colle forte.

Grinne a envoyé chercher des gaulettes dans le bois pour préparer une salle verte pour demain ; il attend des dames pour une colation qu’il leur a proposée et qui a été acceptée. Eugène est parti ce soir pour la pêche à cet effet.

Chabrié m’a dit ce mattin que la femme de chez Bègue était morte d’une rechute. On dit aussi que la pauvre Md Salerne, ma locatrise, est morte ; on ne dit pas si c’est de la maladie. J’en serais bien peiné ; c’est une très bonne personne, fort tranquille. Elle vomissait le sang, quand je suis parti de St-Denis ; Mérandon fut même obligé de la ségner quelques jours avant.

Nous avons appris aussi que Mlle Durau est très malade d’une esquinancie cangréneuse. Elle est avec sa famille à leur habitation. C’est Chabrié qui a passé la nuit à cette occasion chez M. Durau, qui nous a donné cette triste nouvelle.

Les dames et les enfants ont été ce mattin voir le voisin Lucas en se promenant ; le bonhomme m’a fait reprocher que je n’avais pas été le voir encor. Je réparerai cela quelqu’un de ces jours.

J’ai reçu une lettre de Louis Premont  de ce jour même.

Jeudy 24

SALLE VERTE. CARI MANGE. CONTRARIETE QU’ON EPROUVE. VENT DE E(ST). VENT VIOLENT ET PLUIE. FERIERE. ADOLPHE SELHAUSEN.

Nous avons su ce mattin que Mlle Durau allait beaucoup mieux.

Auguste Maillet s’est mis de bonne heure à disposer la salle verte avec des feuilles de palmiste ; j’ai conceillé de couvrir la charpante du hangar neuf, au lieu de mettre les feuilles à plat sur les barreaux. Auguste et Grinne ont pensé que ce dernier parti serait plus expéditif et on l’a suivi. Mds Bernard et Charles sont arrivés avec Charles à 11 heures ; elles ont dîné avec nous. Les familles Routier, Gamin, Lori, sont arrivées à 4 h 1/2.

On se disposait à bien s’amuser ; mais tout à coup le vent s’est ellevé avec violence ; le tems est devenu très mauvais et ce que me dit Lori, que le baromèttre de Routier avait dessendu de 5 lignes, joint aux observations que nous avions faites depuis ce mattin, tout nous portait à craindre un coup de vent. La mer était alors très grosse et semblait augmenter de moments à moments. Il faut dire que Lori et presque toute la societtée arrivante, croyaient venir dîner au lieu de manger simplement un cari ; q(uel)q(ue) mal entendu forma probablement cette erreur ; en conséquence, ils n’avaient point dîné chez eux. C’était fort drôle de voir surtout l’ami Lori disposé à bien dîner et ne trouver qu’une simple colation ; enfin il a bien fallu prendre son parti ; d’autant qu’il y avait cependant de quoi se rasssasier à table. Vers les 7 heures, la pluie a commencée avec violence ; elle a tombée à verse ; adieu la salle verte ! On a pris le parti de dresser la table dans le salon, comme on a pu. Cette contrariétté nous a forcé de nous mettre à table qu’à huit heures. Cependant tout s’est passé fort gaiement ; Férière et son fils qui avaient été pour dîner avec Gamin sont venus avec lui et ont passé la soiré avec nous. Le tems devenant plus mauvais, à 9 h tout le monde s’est disposé à partir et un quart d’heure après les uns en palanquin, les autres à pied ou à cheval, se sont mis en route, profitant d’un bon embelli. Ainsi s’est terminé une journée dans laquelle, on comptais s’amuser beaucoup plus qu’on a fait ; le tems habominable qui est survenu en a été la cause ; et nos demoiselles en ont étées bien fâchées ; elles auraient, je pense mieux aimer danser q(uel)q(ues) contredanses. Adolphe Selhausen a été des nôtres.

Vendredy 25

FORTE BOURASQUE. VENT DE S.E. VIOLENTS. GRANDE PLUIE. ESPERANCE DE BEAU TEMS. MD. B(ERNARD) PAJOT. LE TEMS EMPIRE. VIOLENTE BOURASQUE. AUTEUIL SAVIGNON. RIVIERE HAUTE. EDMONT PIQUE PAR UNE GUEPE.

A minuit, le tems était fort mauvais ; de violentes bourasques de vent et de pluie se succédaient rapidement ; mais à trois heures du mattin, elles sont devenues si fortes, que j’ai allumé la bougie craignant réellement un fort coup de vent. Cependant malgré une si mauvaise nuit, nous en serons j’espère quitte pour la peur. Le vent a diminué ce mattin de beaucoup ainsi que la pluie ; mais la mer est très grosse et le tems n’est point assuré.

Md. Bernard a couché ici et s’est mis en route ce mattin de bonne heures.

7 h, du soir.

Le tems a été assez tranquille jusqu’à deux heures ; et nous avions l’espoir de le voir terminer là ; mais peu à près le vent a recommancé à souffler avec violence ; la mer est devenue très grosse ; et ce soir le ciel ne nous présage que du mauvais tems ; la mer est affreuse ; le vent très violent et de la pluie continuellement. Je crains bien quelque catastrophe pour la nuit prochaine.

Nous devions dîner en famille demain chez Auteuil Savignon ; il est venu ce soir nous voir et nous sommes convenus de remettre la partie au premier beau tems.

J’ai reçu une lettre de Prémont (Louis) qui est rassurante sur la maladie ; il paraît qu’elle diminue réellement d’intensité. Nous n’avons d’ailleur aucunes nouvelles de St-Denis.

La rivière a dessendu ;

Edmont a été piqué hier par une guèpe, à la main ; elle est devenu aujourd’hui extrèmement enflée ainsi que le bras ; c’est un singulier effet de ce genre de piquure, qui ordinairement est peu de chose ; cette piqûre fait même beaucoup souffrir ce pauvre petit, pour peu qu’on y touche ; nous avons fait mettre de la cendre trempée dans l’urine sur sa main.

La lune a été nouvelle le 14.

Samdy 26

BOURASQUE. GRAND VENT. LES NAVIRES DE SAINT-DENIS ME 1 1 ENT A LA VOILE. GROSSE MER. COCHON TUE. CHARLES PAJOT. GAZETTE. NOMBRE DE MORTS DE LA MALADIE. REPONSES ORIGINALES A DES QUESTIONS SUR LA MALADIE. LACAILLE. COLLE FORTE.

Nuit orageuse. Bourasque ; peu de pluie et beaucoup de vent. La mer faisant un grand bruit. Ce mattin la mer était extrémement grosse et déferlait fort au large. Les navires ont appareillés de St-Denis excepté un trois mât et une goélette. La mer a continuée à être très grosse toute la journée et l’est encor beaucoup ce soir ; elle fait même plus de bruit qu’hier soir. Dans la journée, le vent a tourné et s’est fixé à l’e(st)-n(ord)-e(st). Il a soufflé avec violence par intervals. Ce soir il a tombé presqu’ entièrement ; cependant, les nuages chassent encor de la même partie, mais à une grande hauteur.

Grinne a envoyé chercher chez Bruno Guillaume un cochon qui pesait 391 livres. On l’a tué ce soir et j’en ai réservé la tête pour en faire demain un fromage.

Charles Pajot est venu nous voir ce mattin et a passé une partie de la mattinée avec nous.

Nous avons eu la gazette hebdomadaire du 23. Elle donne un résumé des effets de la maladie régnante, d’où il résulte que depuis le 14 janvier jusque et compris le 22 février, il y a eu d’attaqué de la maladie 28 Blancs, 11 libres et 195 Noirs ; sur lesquels il est mort 13 blancs, 5 libres et 143 Noirs. On a donc perdu un peu plus des deux tiers des malades. Il y a dans la gazette la réponse à trois questions proposées : “1ère, qu’elle est la cause de la maladie ? 2ème, qu’elles sont ses simptomes et comment on l’appelle ? 3ème, la maladie est-elle épidémique et contagieuse ou simplement épidémique ?” La solution de ces questions est singulièrement originale, elle est de Lacaille et je ne sais trop si ce n’est pas une mistification.

Ce mattin j’ai fait mettre dans des plats de la colle forte faites enfin hier soir. J’avais laissé dans la marmitte qui n’était pas encor fait et les Noirs l’on laissé manger par les chiens. Heureusement, j’en ai sauvé ce que j’ai mis dans les plats, à peu près une livre.

On dit aussi dans la gazette que le volcan, qui brûlait depuis un mois, a changé tout à coup de foyé et qu’il s’en est fait un nouveau, sur le bord de la rivière du Rempart où il brûle depuis le 15. On attribu le tremblement de terre du 15 à ce déplacement de foyer du volcan. C’est probable, vu les circonstances. Il me semble cependant bien extraordinaire que le volcan se soit fait une ouverture si loin de son foyer ordinaire. Il brûla une fois en 1804 dans le Tacamaca qui avoisine l’enceinte du volcan ; mais la rivière du Rempart est très éloignée de là.

Dimanche 27

FROMAGE DE COCHON. MD. MOREL. FABIEN GABON. LETTRE DE CABANE. VENTS DE N.E. GROS GRAINS DE PLUIE. BRUIT EXTRAORDINAIRE DE LA MER. DINE DANS LA SALLE VERTE. POSTE NON VENUE. GRINNE DE GARDE. PARAPLUIE.

On a arrangé le cochon tué hier. J’ai fait un fromage de la tête et j’ai arrangé la langue en fillets à la manière d’Europe.

J’ai envoyé un Noir ce mattin chez Md Morel, pour avoir des livres et de la coriandre qu’elle m’avait promis : elle m’a envoyé l’un et l’autre.

Fabien Gabou est venu nous voir étant de garde au cordon ; il a passé la journée avec nous. J’ai reçu ce mattin une lettre de Cabane du 17 ; il ne me dit que ce que je sais déjà par d’autres lettres plus ressentes.

Les vents ont reignés de la partie du n(ord)-e(st) toute la journée ; mais très modérés. Ce soir à six heures, il est venu tout à coup de la mer et dans la direction des vents un grain qui dans un instant a couvert la platte-forme de plusieurs pouces d’eau. Pendant sa durée de 8 à dix minutes, la mer faisait un bruit effroyable et tel que le tonnerre ; le bruit était sans doute porté par le grain qui était continu, de la mer à nous. Ce phénomène a cessé avec le grain, lequel a été suivi jusqu’à sept heures de plusieurs autres grains plus abondants que le premier, mais durant lequels on n’entendait pas la mer. Le tems s’est un peu éclairci après ; mais les nuages fort ellevés chassent toujours du n(ord)-e(st) et je pense que nous aurons encor de la pluie.

Adolphe qui était ici depuis q(uel)q(ues) jours est remonté chez Md. Geslin .

Nous avons dîné sous la salle verte faite le jour de la collation à cause du cochon qu’on a arrangé sous la varangue.

Nous n’avons point eu la poste hier attendu que la rivière est dessendu. Grinne et ces messieurs du même poste sont de garde demain.

J’ai envoyé ce mattin chez Routier chercher deux parapluie, que ma femme avait prêté à ces dames le jour de la collation ; mais on nous en a renvoyé un seul en nous faisant dire qu’on ne trouvait pas l’autre.

Lundy 28

CHARLES PAJOT. GARDE. GRANDE PLUIE. RIVIERE HAUTE. MAIS PORTE DU MAGASIN. SALLE VERTE DEFAITE. CAMP REPARE. LUCAS SE DEMET UN BRAS. GERTRUDE TOMBEE. LINGE LAVE ET MOUILLE.

Charles Pajot est arrivé de grand mattin pour chercher ses compagnons de garde. Grinne, Maillet, Eugène sont partis avec lui, pour Ste-Marie, d’où ils se sont rendus au poste avec de la pluie. Nous en avons eu abondamment toute la journée, par gros grains.

La rivière a dessendue avec abondanse dans la journée ; la mer était toute salie dans l’espace d’un 1/4 de lieu au moins.

J’ai dessendu à midy au magasin avec les Noirs pour prendre du mais ; j’en ai fait porter dix sacs à l’emplacement. J’ai fait défaire une partie de la salle verte pour réparer le camp de Grinne au poste, d’où Grinne me l’avait fait dire.

Ce soir, Irma qui a été se promener avec les autres femmes du côté de la ravine des Figues, m’a dit que Esther sa voisine lui avait apris que le père Lucas s’était démis un bras le jour de notre colation ; ce que nous avions ignoré entièrement.

Ce soir, la négresse Gertrude a tombée avec un paquet de bois, et s’est fait beaucoup de mal aux reins : je lui ai fait avaler de l’aloès, dans de l’arac.

Au surplus, nous avons eu un tems affreux toute la journée et la mer gronde toujours quoiqu’elle ne soit plus grosse comme ces jours derniers.

Irma a envoyé tout son linge hier à laver ; on l’a envoyé aujourd’hui pour être séché, parce que ce mattin, on croyait que la pluie ne serait pas grand chose ; on a tout rapporté bien mouillé, et on a été obligé d’étendre le linge partout dans la maison.

Mardy 29

PLUIE. FLEURETS ET LIVRES. GAZETTES. MD. AUTEUIL. HABRITS AUX FENETRES. MARION MALADE DE LA VEROLE.

Pluie toute la mattinée. Une partie la nuit a été de même. Le tems a un peu embelli après-midy, et il n’a pas tombé de pluie jusqu’à ce soir ; mais le tems est toujours couvert et je présume que la petite pluie qui tombe légèrement ce soir, nous en annonce davantage pour la nuit.

Nos jeunes gens sont au poste et doivent y être arrosés.

J’ai envoyé à Grinne des fleurets et des livres.

Nous avons reçu ce soir les gazettes des 2,9 et 16 février ; toutes annonçant la fin de la maladie ; et cependant elle dure toujours.

Md. Auteuil nous a fait demander ce mattin, si nous irions dîner chez elle demain ; nous devons y aller à moins d’un très mauvais tems.

J’ai commencé après-dîné à mettre des habrits aux fenêtres de mon pavillon. La pluie y foite (sic) de manière à ne les pouvoir ouvrir lorsqu’elle existe, et cette mesure obviera à cet inconvénient.

Marion a attrapé la vérole depuis que nous sommes ici, ce qui m’a empêché de l’envoyer à Madame Deslin, qui désire la voir pour l’achetter. J’en suis bien fâché car je lui aurais probablement vendue ; c’est une contrariéttée de plus à supporter.

Mars 1820

Mercredy ler mars

BEAU TEMS. DINE CHEZ AUTEUIL SAVIGNON. MORT DE MD. BEAUVERGER, M. AUZOUX CADET, UN ENFANT DU COLONEL DUPLESSIS. MORT DE MD. ROMAGOUX. LETTRE DE MAILLET.

Nous avons eu beau tems toute la journée, ce qui nous a été fort agréable pour aller dîner chez Auteuil, où nous nous sommes rendus à pied à dix heures. Nous y avons trouvé Mds Boyer (Etienne), Geslin et leurs enfants. Md. Pilerou y est arrivée peu de tems après. Grinne et les Pilerous, étant de garde, n’ont point été de la partie.

Vers midy, Adolphe est venu du poste ; il nous a confirmé la désastreuse nouvelle qui venait de nous être donnée par Auteuil, de la mort de Md Beauverger, Mr Ozoux cadet et de l’enfant du colonel Duplessis, morts de la maladie, du 26 au 29 février. On dit cependant que la maladie diminue ; je veux bien le croire !

Nous avons aussi appris la mort de Md Romagoux, fille d’Achard, morte poitrinaire des suites de sa couche.

Sur le soir Auteuil et sa femme sont venu nous conduire jusque à la cafetterie de Grinne. Fatigués, nous nous sommes couchés de bonne heures.

J’ai reçu une lettre de Maillet ce soir. Il demande de lui envoyer un Noir demain pour porter sa malle, devant venir ici vendredy prochain.

Jeudy 2

PLUIE. VENT DE S.E. SOUPCON DE LA MORT DE MAD. MARTIN DE LA CROIX. VARANGUE. JARDIN D’EMILIE.

Nous avons eu de la pluie presque toute la nuit et jusqu’à dix heures ce mattin.

A l’heure du déjeuné, Chabrié est venu nous voir et a déjeuné avec nous.

Le tems s’est un peu éclairci ; mais n’est pas au beau encor à 11 heures ce mattin et la pluie se dispose à tomber encor. La pluie a effectivement tombé toute la journée et n’est point disposée à cesser ; elle promet au contraire de tomber encor cette nuit.

Une négresse de Md Béraud est venue dans la journée à la maison et nous a demandé si nous avions entendu dire que Md Martin de la Croix était morte. Je n’ai pas entendu parler de cette nouvelle, qui est probablement fausse.

J’ai fait mettre de la terre et du sable sous ma varangue pour la raproprier et pendant ce tems, Emilie édifiait un jardin derière le petit pavillon.

Vendredy 3

GRINNE RELEVE DE GARDE. ARRIVE DE MAILLET. PLUIE ET VENT DE S.E. ROUE DE TOUR. MORT DE MD. BRUN DE LA RIVIERE. BONNES NOUVELLES. GAZEII’ES CHEZ AUTEUIL.

Grinne et nos autres commenceaux sont revenus ce mattin de la garde du cordon, bien fatigués ; ils ont eu un tems si mauvais qu’ils devaient nécessairement l’être beaucoup. Maillet est arrivé de Ste-Suzanne en même tems.

Nous avons eu de la pluie toute la journée et il en avait fait égallement toute la nuit.

J’ai travaillé à la roue de tour pour Charles. Je l’ai montée et chevillée à faux frais seulement.

Auguste nous a appris la mort d’une Mad(ame) Brun de la Rivière et d’une autre personne. La maladie, dit-on, diminue sensiblement, ou du moins les lettres de St-Denis et gazettes retentissent de cette bonne nouvelles. J’ai envoyé Noël chercher les gazettes que j’ai prêtées à Auteuil avant hier.

Ce soir vers les neuf heures, nous avons remarqué dans l’ouest un arc-en-ciel lunaire ; il formait un arc d’a peu près 140 à 150°. La lune était ellevée de q(uel)q(ues) degrés sur l’orison.

Samedy 4

V(ENT) DE S.E. GRANDE PLUIE, VENT VIOLENTS. BELLE MER. ESTHER LUCAS. ROUE.

Grande pluie et vents violents par raffales toute la nuit. Ce mattin le tems est un peu éclairci ; mais le vent reigne toujours, quoique beaucoup moins fort et de tems à autres, il vient de gros grains de pluie qui durent peu de tems. La mer est belle. En général le tems a toujours l’air de continuer à la pluie. Il a fait de la pluie toute la journée par raffales.

Esther Lucas et ses filles sont venus ici cet après-midy. Nous n’avons rien su de neuf. J’ai travaillé encor aujourd’hui à ma roue.

Dimanche 5

ESPOIR DE BEAU TEMS. LORY ET SON NEVEU. VENANCE BOYER. LETTRE DE JAMIN. LA MALADIE A ST-PAUL. OLIVETTE. SULLI BRUNET. BONNES NOUVELLES.

Le beau tems semble enfin revenir. Nous avons eu du soleil toute la journée, quoique de tems à autres, le tems s’est embrumé ; mais ce soir, il est encor couvert et nous menace de pluie. J’espère cependant que demain nous aurons tout à fait beau tems.

Lory et son neuveu sont venus nous faire visite cet après-dîné.

Venance Boyer a passé la journée avec nous. Ce soir, j’ai reçu une lettre de Jamin du 29 janvier ; elle me donne de bonnes nouvelles générales ; la maladie diminue positivement, quoique Jamin m’annonce la mord de Md. Beauverger et d’Ozoux.

Il m’annonce aussi une bien triste nouvelle ; la maladie est positivement à St-Paul ; Jamin me donne des détails positifs. Il m’annonce avoir vu Cabane qui lui a dit qu’il craignait que ma négresse Olivette ne fût morte, n’en ayant pas entendu parler.

Nous avons entendu la lecture d’une lettre de Sulli Brunet à Adolphe Selhausen : il lui marque que la maladie est regardé comme terminée à St-Denis.

Lundy 6

VISITE CHEZ ROUTIER. PLUIE. ADOLPHE.

Le tems a été assez beau et fort chaud toute la mattinée ; le soleil a paru et brûlant.

Dans l’après-midy, Grinne a été accompagner nos dames chez Routier, où elles ont été faire visite ; mais à peine ont elles été en route que nou avons eu quelque peu de pluie ; heureusement, elles n’ont pas été mouillées. Elles sont arrivées à huit heures du soir.

La pluie a commencée alors et durée toute la nuit.

Rien de nouveaux d’ailleur. Adolphe malade d’hémoroïdes est venus nous voir.

Mardy soir 7

BRISE LEGERE DE S.E. VISITE CHEZ MD. GESLIN. MEULE A REPASSER. CHARLES PAJOT. RAFFALES VIOLENTES DE VENT ET PLUIE.

Nous avons eu de la pluie et du soleil par intervals toute la journée.

Après-dîné ces dames accompagnées d’Auguste Maillet sont allées voir Md Geslin.

J’ai démonté aujourd’hui la meule qui était sur sa platte-forme pour la redresser et l’arrondir ; ce travail m’a forcé de forger comme j’ai pu, sans soufflet ni forge, ni outils, quelque ciseaux à tailler la pierre. Charles Pajot, qui a dîné avec nous, a vu sa roue presque finie ; il a emporté le modèle que je lui ai donné pour faire faire les écroux nécessaires.

Nous n’avons eu aucunes nouvelles dans la journée.

La brise a presque cessée depuis quelques jours ; cependant la nuit dernière il y a eu q(uel)q(ues) raffoles violentes de vents et de pluie. Nos dames sont arrivées crottées comme des savoyards.

Jeudy 9

VENT DE S.E. LETTRE DE GESLIN. FORT TONERE. CHARLES PAJOT. CHAT ROTI. ETEAU. MEULES A AIGUISER. GROS NAVIRE AYANT L’APPARANCE DUNE FREGATTE. GOELETTE.

Ces deux jours nous ont donnés continuellement de la pluie en abondance et ce soir le tems est encor à la pluie.

Nous avons eu hier une lettre de Geslin à sa femme, qui annonce que la maladie n’a frappée personne depuis plusieurs jours ; ce qui semble annoncer qu’elle va nous quitter ; j’en serais vraiment charmé : il est tems de rejoindre nos pénates, pour beaucoup de raisons.

La nuit dernière nous avons eu de violentes raffales de vent avec la pluie et du tonnere jusqu’au jour ; c’est la première fois que j’en entends cette année.

Aujourd’hui, Charles Pajot est venu nous voir ; il a tué un chat marron que j’ai fait rôtir ; il avait un très bon goût. Cette chaire a le goût de celle du lappin.

Charles m’a envoyé un éteaux pour notre travail ; celui que nous avions ici s’est brisé. La meule a été montée et finie d’arrondir aujourd’hui.

Un gros navire à trois mâts a passé ce mattin et a été mettre en travers devant St-Denis ; il a l’apparance d’une frégatte ; niais je n’oserais assurer que s’en soit une : il n’a pas encor mouillé et était ce soir un peu au large. Il a passé un autre navire vers les midy ; c’est une goélette natté en brik devant, que Grinne a cru reconnaître pour l’Industrie, navire appartenant à Robin aîné.

Vendredy 10

BEAU TEMS. VARLOPE. NAVIRE.

Le beau tems est enfin revenu, ou du moins la journée a été fort belle. Ce soir il est très beau et fraix, ce qui annonce son retour.

Il n’y a rien de nouveau aujourd’hui. J’ai travaillé toute la journée à une varlope qui est presque finie ce soir.

Il a passé un beau brik allant à St-Denis, après-dîné.

Samdy 11

VENT DE S.E. BEAU TEMS. PLUIE. BONNE NOUVELLE DANS LA GAZE F1′E. ADOLPHE ET LETTRE D’ADAM. CHARLES PAJOT. NOIR ATTAQUE DU CHOLERA AU CORDON. LETTRE A JAMIN.

Beau tems toute la journée ; mais ce soir à 7 heures il est venu tout à coup un fort grain qui a inondé tout dans un instant ; du reste la brise de s(u(t)-e(st) a reignée toute la journée et dure encore ce soir. La nuit dernière a été fort tranquille hors un petit grain qui a tombé vers les dix heures.

Adolphe est venu nous voir après-dîné et nous a dit qu’il avait lu la gazette d’aujourd’hui ; il résulte de son dire que depuis le 1er du mois, la maladie n’a attaqué personne à St-Denis. Adolphe a vu en outre une lettre d’Adam à son père, qui annonce aussi que la maladie n’existe plus dans cette île infortunée.

Charles Pajot a dîné avec nous et Chabrié et venu nous voir ce mattin ; il nous a dit qu’on a eu au cordon une venette du diable, à l’occasion d’un Noir qui a eu le choléra morbus, mais qui secouru a tems a été sauvé. Il dit que cette maladie n’a été que celle qui reigne q(uel)q(ue)fois ici comme partout ailleur, mais n’a point de rapport avec celle de St-Denis.

J’ai écrit hier soir à Jamin.

Dimanche 12

V(ENT) DE S.E. PLUIE. ADOLPHE ET BOYER. OISEAUX PRIS A LA GLUE. JEU DE CARTES FAIT A LA MAISON. NOUS N’AVONS PLUS DE RIS NI PAIN.

Nous avons eu de la pluie dans la journée ; mais ce soir le tems est très beau.

Venance Boyer et Adolphe Selhausen sont venus dîner avec nous.

Auguste Maillet a pris des oiseaux à la glue de jacque, ce qui a singulièrement amusé les enfants. N’ayant plus de cartes à jouer, j’ai fait avec des basses cartes que nous avions heureusement un jeu complet, en faisant à la main des figures ; au pis allé, on en pourait faire avec du papier collé ; ce serait à la vérité une opération un peu longue.

Nous sommes au surplus obligé depuis plusieurs jours de manger du maïs, n’ayant plus ni ris, ni pain. On s’habitue à tout dans ce monde.

Mardy 14

V(ENT) S.E. PLUIE. DINER CHEZ MD. GESLIN. VISITE CHEZ B(ERNARD) PAJOT. GRINNE Y DINE. CHARLES PAJOT.

Hier, nous avons eu assez beau tems ; journée très chaude ; forte brise de s(ud)-e(st). La soirée a été fraîche; mais dans la nuit nous avons eu beaucoup de pluie, qui a duré jusqu’au jour. Dans la journée quelques grains ; tems chaud et ce soir de la pluie par petits grains .

Ma femme avec nos demoiselles ont étés dîner chez Md Geslin et Grinne chez Bernard. Irma y est allée après-dîné, pour y rejoindre Grinne qui, ayant pris un autre chemin, est arrivé seul à 7 h du soir, fort étonné de ne pas trouver sa femme chez lui ; il a pris le parti de l’aller chercher avec son palanquin.

J’ai pris après-midy deux cardinaux mal et femelle à la glue. Emilie en arrivant en a été toute joyeuse, ayant depuis quelques jour un grand désir d’en avoir.

Md Geslin a reçu de Barabé que la peste a entièrement cessée à St-Denis et qu’incessemement on doit lever les cordons.

A neuf heures un Noir est venu nous dire que Grinne et sa femme restaient coucher chez B(ernar)d Pajot à cause du mauvais tems ; il faisait effectivement de la pluie. Charles Pajot est venu nous voir et a emmené Grinne.

Mercredy 15

IRMA ET GRINNE CHEZ BERNARD. CAGE D’OISEAUX COMMENCEE. COTES DE LATANIERS.

Irma et Grinne ont passé la journée chez Bernard et sont revenus ce soir à 6 heures .

J’ai commencé ce mattin une cage d’oiseaux pour Emilie ; j’y ai travaillé toute la journée.

Nous avons eu de la pluie presque tout le jours, mais par interval.

Embarassé de trouver de quoi faire les clairvoies de la case, je me suis avisé de prendre les côtes fines des feuilles de latanier pour cet usage ; c’est une très bonne chose pour cela. Cette côte est dure et flexible, comme les tiges du petit houx de France très facile à dresser ; employé, on dirait du bon bois travaillé avec précaution.

Jeudy 16

V(ENi’) DE S.E. 1 ERE CUEILLETTE DE CAFFE, LE 13. PLUIE. LETTRE DE LACAILLE A M. TONNERE. GASETTE DES 1 ER ET 8 MARS. COLONNE DE BOIS POUR UNE LAMPE.

J’ai travaillé toute la journée à ma cage.

Grinne a commencé sa première cueillette de caffé lundy dernier. On avait déjà ramassé q(uel,~q(ue) peu de caffé par ci par là ; mais cette fois on cri ramasse quelques banques par jours.

Toujours le même tems qu’hier.

Nous avons eu hier soir les gazettes du 1er et du 8 mars. On y voit une lettre d’un médecin de St-Denis qui signe Tonnere, en réponse à une de Lacaille, sur la maladie, et imprimée dans une des précédentes Gazettes. Dans celle du 8, Lacaille répond d’une manière singulièrement plaisante et spirituelle, à cette lettre de Mr Tonnere, qui s’est avisé de traiter Lacaille d’ignorant, et s’est permis de trouver son stile barbare. Il paraît, d’après ce que dit Lacaille dans sa réplique, que M. Tonnere n’est autre que le jeune Legras, fils du bonbonier de la rivière. Cette lecture nous a beaucoup amusé.

Nous n’avons sur rien de nouveaux aujourd’hui. Il parait, d’après les deux gazettes susdites, que nous serons encor longtems avant de pouvoir retourner dans nos foyers.

J’ai fini aujourd’hui une petite colonne en bois de nat grandes feuilles, , destinée à soutenir une lampe : je l’avais commencée il y a quelques jours.

Dans la gazette, on voit un article de nécrologie pour Md Beauverger, très bien fait, un culte pour Md Roumagoux et un pour Ozoux Cadet. Celui de Md. Beauverger est plain de sensibilité et de sentiment.

Samdy 18

V(ENT) DE S.E. ADOLPHE. MIMI GESLIN. PLUIE. NOIR TOMBE MALADE SUBITEMENT, PEUR QU’IL NOUS FAIT. GAZETTE DU 15. LETTRE DE LEGRAS Y CONTENUE. MORT D’OLIVETTE. PLUIE ET TONNERE. MAILLET PART. CHABRE PAJOT CHABRIE. PATRICE MALADE RIS ACHETTE,.POINT DE PAIN. MAGNOC. CHARLES VA A LA PECHE.

Dans la nuit du 16 au 17 nous avons eu de la pluie et hier 17 id. toute la journée, mais par intervals ; la mattinée a même été presque belle.

Adolphe est venu avec la petite Geslin pour passer la journée avec nous ; mais le soir quand il a été question de partir, le tems était si mauvais que Md Geslin ayant envoyé chercher sa fille, Adolphe a mieux aimer rester avec elle coucher ici de peur d’accidents; ce qui a été fait.

Dans la mattinée nous avons eu une venette à l’occasion d’un Noir à Grinne nommé Siméon, qui a tombé à la Mare subitement puisqu’en faiblesse, avec vomissements et violent cours de ventre, coliques, etc., enfin les simptomes de la fameuse maladie. De suite ordre de laisser là jusqu’à nouvel ordre ; un Noir expédié à Chabrié qu’on a point trouvé. Pendant ce tems là, Grinne s’est décidé à envoyer l’infirmier Benoît voir le malade et avec toutes les précautions tâcher de déterminer ce qu’était la maladie. Benoît est revenu avec le malade qui a déclaré qu’à chaque fois que la lune était nouvelles, il avait de pareils accidents ; c’était simplement une colique bilieuse, ou néphrétique. Nous en avons donc été quitte pour la peur.

Adolphe nous a porté la gazette du 15 qui nous assure que la maladie est entièrement expulsée de St-Denis ; elle contient encor une réponse de Mr Tonnere qui a signé Legras cette fois et qui, en reprochant à Lacaille de la grossieretée, lui en dit de palpables.

Adolphe nous aporte aussi deux lettre a M(aric)-Jeanne et à Pauline ; nous aprenons par elles la mort de ma pauvre Olivette ; elle est morte trois jours après avoir été atteinte de la maladie, c(‘est)-à-dire) le mercredy 16 février, tandis que le samdy suivant Labrousse m’écrivait avoir vu la négresse le soir du vendredy et qu’elle allait bien. Enfin la pauvre malheureuse est morte et c’est une vraie perte pour moi. C’était un bon suget et fort attachée à ses maîtres !!!

La nuit dernière nous avons eu beaucoup de pluie et de tonnere et aujourd’hui toute la journée de la pluie en abondance : elle a cessée ce soir, mais le tems est très chargé.

Maillet est parti hier pour sa Butte et a dû être bien mouillé. Adolphe est retourné avec Mimi chez Md. Geslin ce soir, Charles Pajot est venu nous voir ce mattin, malgré la pluie.

Hier, à sept heures du soir, Chabrié est arrivé ; je lui ai fait voir l’enfant de Clarice (Patrice) malade depuis q(uel)q(ues) jours ; il a ordonné une tisanne de Rose pourpre et d’orge miellé, et des lavements émolients ; il paraît que cet enfant a un grand échaufement intérieur.

Grinne a trouvé par hasard aujourd’hui 15 livres de ris à achetter, ce qu’il a fait sans balancer ; car nous n’en avons pas plus que de pain ; ceux qui ne peuvent pas se passer de l’un ou l’autre sont obligés de manger de la magnoc en place du pain. Pour moi je mange du maïs.

J’ai travaillé hier et aujourd’hui à ma cage d’oiseaux qui est bien près d’être finie. Il paraît que Charles veut aller à la pêche cette nuit, car il a envoyé chercher ici des lignes et ameçons.


[1] Ici commence le quatrième cahier qui couvre la période du 14 janvier au 14 février 1 820

[2] Ici s’achève le quatrième cahier.

[3] Début du cinquième cahier qui couvre la période du 15 février au 18 mars 1820. Sur la première page du cahier, on peut lire l’inscription suivante : Tourner une carte et en ajouter une à une en contant le nombre de point de sa carte tournée jusqu’à douze. Continuer de même tant qu’il y a de cartes. Multiplier 13 par le nombre de tas de cartes ; ajouter les cartes restantes à la main. Retrancher du produit le nombre de cartes du jeu et on a la somme des points qui se trouve dessous le tas.

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