Sunday, September 5th, 2010

Passages inédits


Les passages transcrits ci-dessous ne figurent pas dans l’édition L’Harmattan.

Mardi 16-29 août 1916

Je voudrais savoir que ses minarets continuent à darder leurs flèches dans son ciel d’un bleu toujours si spécial. J’aime tout de ce coin précieux. Son paysage, bien assis à l’orientale dans sa conque de craie. Ses gibbosités originales et les jeux de lumière qui, issus de la mer, passent ensuite sur la petite cité comme une danse de voiles diaprés. J’ai erré souvent dans le toboggan de ses rues et ruelles, où s’accrochent les vieilles maisons turques ou tatares, avec les toits plats de tuiles genevoises.

Dans les petites boutiques sentant le vieux Turc et le sucre candi, que de choses intéressantes n’ai-je pas dénichées !

J’aime jusqu’à ces grosses carènes, noires et ventrues, qui se reposent parfois sur le sable blanc, pareilles à des monstres marins d’une époque révolue, jetés un jour de tempête par les vagues de la mer. Balcic que j’ai pu admirer aussi du haut du ciel, l’ayant survolé par une royale matinée d’automne. De là-haut son coloris était encore plus intense et le petit port est resté dans mon souvenir comme une grande opale, posée au bord de l’eau.

Vendredi 19 août – 1er septembre

Son frère, le général Alecu Valeanu, grand partenaire de bridge de père, vient pour prendre le commandement de la partie sédentaire, sa surdité ne lui permettant pas d’être le chef d’une unité combattante. Il paraît que c’est dommage, car il est beaucoup plus compétent que son frère Gogo, arrivé par la faveur et la politique. Au physique, ils sont également très différents. Le général Alecu a son infirmité compensée par une personnalité qui lui attire de nombreux et fidèles amis. C’est un bridgeur de première classe. Il fait certains gestes pour indiquer à ses partenaires la couleur de l’atout. Quand il balaie énergiquement le drap de la table de jeu avec le revers de sa main, on sait qu’il joue un sans atout et qu’il le gagnera. Son frère, Gogo, tient du pot à tabac et de la chope de bière. Toujours boudiné dans son uniforme d’artillerie, au col trop serré qui le congestionne à plaisir. Malgré sa taille courte, c’est un galant danseur qui fait des ronds de jambes et qui a la rage de choisir pour les quadrilles de grandes et décoratives partenaires, ce qui forme toujours un couple humoristique.

La vue de ces deux militaires mondains m’a reportée d’un coup en arrière vers ma vie agitée et au fond assez creuse, de Bucarest, que depuis quelques jours j’avais bien mise de côté dans ma pensée.

Je suis assez étonnée de voir combien on peut se passer vite des futilités de l’existence, aussi gaies et agréables soient-elles, quand un souffle profond et fort vous pousse sur un autre chemin.

À la fraîche, je me suis décidée à aller à mon jardin, hors les murs, rechercher quelques objets précieux qui garnissent le petit pavillon qui s’y trouve niché. J’ai fait atteler ma voiturette à deux places et quatre roues, qui est d’une stabilité si parfaite à mes chevaux Sourica et Osman, vieux et sages compagnons de maintes randonnées par monts et par vaux. Seul ce petit attelage peut arriver à gravir le chemin encaissé qui serpente au flanc de la colline de Medgidi-Tabia, où se trouve accroché ce jardin de verdures que j’ai loué à Petrof, le Bulgare. Au printemps, d’énormes bourrelets d’aubépines bordent le chemin et parfument les alentours. Des touffes d’églantiers lancent très haut vers le ciel leurs thyrses couverts de fleurs d’un rose cerise incandescent, rencontré seulement dans cette terre dobroudjienne. Les souples tiges ont des grâces de plumes et par place se referment en voûte sur ma tête. Je pénètre dans mon oasis par une petite porte en bois, exécutée d’après mes indications. Au milieu d’un fouillis buissonnant, le Petrof a bâti une maisonnette qui, avec ses quatre pièces minuscules collées en carré sont un vrai trèfle à quatre feuilles. J’ai fait badigeonner chacune de ces feuilles d’une couleur différente. Il y a la rose, la verte, la jaune et la bleue. Selon les heures et la lumière, mon humeur peut se plaire dans l’une ou dans l’autre. Comme mobilier, des sofas, des tables rondes et basses. Sur les murs, j’ai pendu des étagères combinées avec de vieux fonds de charrettes bulgares, décorés d’une façon poétique et naïve, d’animaux et de fleurs. Elles supportent des bibelots trouvés dans les vieilles boutiques du quartier turc. S’y alignent également une collection de ces pots, noirs et ventrus, qui semblent sortis de la panse d’une bufflesse. Devant cette Thébaïde, un grand noyer se détache sur le paysage. Ses branches longues et basses posent une douce ombre de chapeau bergère sur mes yeux toujours avides de contempler la vue merveilleuse. Elles protègent aussi de leur ombre noire, des chaises et des fauteuils de jardins et une petite table, propice aux dînettes et goûters.

Autrefois, sur la pente qui descend vers la ville, s’étageaient des vignobles à crus renommés et ces fameux ceps d’Afuz-ali, dont les grains énormes et croquants sont pareils à de grosses perles d’ambre pâle. Mais le phylloxera est passé par-là.

À la place de la nature arrangée par les hommes, celle de Dieu a étendu un immense champ de mélilots blancs au parfum suave, un vrai parfum d’ange ! Au-delà de ce reposant tapis, d’un blanc doucement mitigé de vert, s’étend la beauté des beautés.

Au premier plan, un moutonnement d’arbres fruitiers dans tous les tons de vert. Plus bas, la petite ville, tout entachée d’Orient, avec ses neuf mosquées. Baignée dans sa couleur au kaolin et les hachures de ses jardins encadrant ses maisons, elle vous fait penser à une porcelaine persane. Au second plan, le grand fleuve glisse comme un gigantesque serpent brillant et semble vouloir s’agripper très profondément à la terre roumaine, en lançant vers l’intérieur d’innombrables bras, qui en s’élargissent, forment de grands lacs bleutés.

Au-delà, c’est tout l’infini de la terre…

Vers le soir, l’horizon est noyé dans une brume d’or. Parfois, au déclin du jour, il me semblait que cette vision n’était qu’un rêve et que j’étais suspendue au bord d’une planète inconnue.

Avant de quitter ce petit éden, et qui sait pour combien de temps, je me suis sentie envahie par une affreuse bouffée d’égoïsme ! Comme le Christ au Jardin des oliviers, j’ai faibli ! J’aurais voulu qu’en dressant mes bras, je puisse repousser loin, bien loin ces nuées de guerre, de drames et peut-être même de gloire future, qui sont suspendues sur nos têtes, pour retrouver mon ciel serein de jadis. Mais ce ne fut qu’un éclair et j’ai repris sagement le chemin de la ville pour repasser le collier à mon cou et tirer s’il le faut, courageusement, avec les autres, le char de l’ornière.

Chaque jour il nous faudra enterrer un plaisir, une habitude, la gaieté et la facilité de vivre. Mais cela ne pourra se faire de suite. De longues semaines, des mois peut-être seront nécessaires pour nous dresser et nous épurer complètement.

Samedi 20 août – 2 septembre

Dans ce fouillis parfumé on a la joie de dénicher des bottées de lys, des touffes de ce Cœur de Jeannette, dont la forme stylisée des fleurettes, tel un bijou de prix, me laisse toujours béante d’admiration, puis, tout le cortège des plantes à parfum inconnues, sur lesquelles je ne saurais mettre aucun nom, dont les senteurs grisent et intriguent tout à la fois. Plantes utiles pour les soins de beauté, elles sont cultivées avec des soins particuliers. Il y a celles pour teindre les cheveux et les ongles, henné sans doute. D’autres servent à composer une douce et apaisante crème pour le visage. Des feuilles d’un blanc grisâtre à odeur amère et une racine aromatique sont la base d’une pâte épilatoire, dont l’effet est remarquable, paraît-il, et qui a un bien joli ton de turquoise morte.

[…]

De charmants tableaux se reforment sous mes paupières, me remplissant le cœur d’amertume et de pitié. Je revois une simple et vétuste petite mosquée de bois d’où s’élançait, perçant la feuillée d’un énorme cerisier, un minaret joujou. Quand, au printemps, ce bel arbre se couvrait de fleurs, tout ce charmant tableau aurait pu servir à une enluminure de missel… pour Mahomet.

Perdue dans un village turc au bord de la frontière, voilà une sympathique gospodarie créée par une jeune institutrice roumaine. Cette jeune courageuse qui vivait là avec sa mère, y faisait simplement son devoir avec le sourire. Quand je passais parfois dans ses parages, je m’arrêtais toujours lui faire une petite visite. Elle me servait des confitures, réussies à la perfection, surtout celles de roses, jolies et parfumées à l’extrême et de baies d’églantiers aux tons sombres et chauds. Dix ruches, dix petits cubes, peints en vert clair et alignés dans son jardinet lui donnaient un miel doré et foncé comme la barbe du maïs. Des plaques de fleurs diverses, des tabacs multicolores, du basilic, répandaient leurs fines senteurs et c’était un plaisir à voir les diligentes abeilles se gorgeant de nectar dans toutes ces corolles fleuries, entremêlées dans le plus artistique désordre. Ce carré de verdures me rappelait exactement ce qu’on nomme chez nous : un jardin de curé.

Je me reporte aussi dans l’ombre de la vieille et profonde forêt de Babuc, dans ses clairières ouatées d’herbe soyeuse, jonchées de campanules aux clochettes plus grandes et plus bleues que celles des Carpates et dont les sous-bois étaient tachetés de lumière par des petits lys rosés, aux pétales tigrés et arqués comme des cornes.

De tous côtés les visions affluent dans mon cerveau. C’est en me remémorant tous ces lieux aux diversités prenantes que je me rends compte combien je me suis attachée à ce petit coin de terre et combien il me serait dur de le quitter. Tout n’y est pas beau, les collines désertiques sont parfois un peu mélancoliques, de nombreux villages sont pauvrets, mais, je ne sais si cela est dû à cette merveilleuse lumière, tout y a un charme spécial. Voilà même les moulins à vent, surtout ceux de Popina qui, malgré leur joli dessin, semblent des cheveux sur la soupe dans ce paysage lacustre et oriental. Le voisinage des ennemis de Don Quichotte avec les minarets du prophète ! Quand ces moulins sont réunis en groupes, on dirait de gros oiseaux égarés, goûtant un temps de repos avant de reprendre leur vol vers les contrées nordiques. Et tant et tant de beautés, de poésie et de couleur locale qui devront être transformées en cendres par la dure loi de la guerre. Quel sacrilège ! Les récoltes si riches de cette année m’avaient justement donné l’occasion d’admirer sur les champs les innombrables meules soyeuses et dorées. Par endroit, leur rassemblement était si nombreux qu’il prenait la configuration d’un village entier. Au crépuscule, on pouvait imaginer des rues, des places, la maison du riche et celles des pauvres. Dire que tout ce labeur devra s’envoler aussi en fumée.

Dimanche 21 août – 3 septembre

Les musafiris appréciaient hautement le Rogojina Palace. Ils s’y transformaient parfois en vrais gosses, y faisant mille folies et les farces allaient leur train. Ils prétendaient que ce grand dortoir avait une atmosphère d’internat et de prime jeunesse.

L’année dernière, ayant reçu S. A. Royale le Prince Ferdinand pour quelques jours à l’occasion des grandes manœuvres qui eurent lieu dans le quadrilatère, je lui avais naturellement préparé, avec un soin tout particulier, la meilleure chambre de la préfecture. Au Rogojina Palace on avait logé les généraux, colonels, officiers de la suite de Son Altesse. Le soir, le prince Ferdinand, mordu par la curiosité et le désir de nouveauté, sans rien dire, s’en alla retrouver ses officiers au grand dortoir et finit par vouloir y coucher, envoyant son aide de champ occuper la chambre que j’avais pomponnée en son honneur. Le lendemain, les occupants du Rogojina Palace racontèrent combien ils s’étaient amusés comme des collégiens, en se faisant une guerre sans merci, à coups de traversins et d’oreillers !

À côté de cette salle s’ouvre une autre pièce, encore de dimensions respectables, où on a installé plusieurs lavabos, éclatants de blancheur et une baignoire. Je l’ai transformée maintenant en salle d’opérations de première urgence et de pansements.

Sur la porte d’entrée de mon dortoir, j’avais vissé une belle plaque en émail bleu blanc, portant en grandes lettres le nom de mon Palace. Avec une affreuse astuce, j’avais chipé dans les trains différentes plaquettes où étaient gravées les recommandations les plus sages et les plus hygiéniques : « Ne crachez pas par terre, etc., etc. » Petit à petit, les amis avaient complété ma collection et en diverses langues !

Sur une table étroite et longue, recouverte d’un reps vert appétissant comme un champ de luzerne, s’étalaient papiers et enveloppes à en-tête du Palace. Un encrier énorme comme un pot au lait, des plumes d’oies, un crayon, réclame de Faber ayant un mètre de long, cadeau du cher Alexandre Davila, un des plus fidèles habitués du lieu.

Un album recevait les signatures des visiteurs. Vers et proses, critiques et louanges, avec dessins à l’appui, se suivent de pages en pages, rehaussés par l’esprit et le talent de chacun.

Comme portier du Palace, à droite de la porte d’entrée, trône une tête de vieux romain, plus grande que nature. Sculptée dans une pierre ronde comme une bille, elle avait été découverte dans un champ. Ce vieux bronze n’avait pas l’air commode et, le soir surtout, il prend même un air tout à fait rébarbatif. Sans doute, n’apprécie-t-il pas énormément les niches, que nos musafiri ne manquaient jamais de lui faire. Une cigarette entre ses grosses lèvres au pli dégoûté ou deux ou trois chapeaux, s’étageant au-dessus de son masque auguste…

Maintenant, si le grand dortoir a changé son atmosphère de rires et de gaieté, j’espère qu’il gardera tout de même son ambiance et sa lumière sympathique.

Les autres lits pour blessés sont répartis dans les chambres d’amis et dans des ex-bureaux.

Mardi 23 août – 5 septembre

. Medgidi-Tabia, la mieux conservée, domine royalement la ville. Les murs qui affectent encore des formes stratégiques feraient sans doute sourire ironiquement nos combattants d’aujourd’hui. Bien souvent, cette vieille Tabia a été le but de mes promenades à pied. J’aimais me reposer à son ombre propice, en admirant sans me lasser le panorama grandiose qui se déroule jusqu’aux plaines du Baragan. Le silence du lieu est seulement troublé par des milliers de corbeaux et de corneilles qui ont élu domicile dans les vieux murs, coiffés de chiendent. Ces oiseaux sont en si grand nombre que parfois leur vol épais interpose entre votre regard et le paysage de longues et ondulantes écharpes noires. Pourtant, le calme a été chassé un jour de la vieille citadelle, à l’occasion de la fête donnée l’année dernière en l’honneur du prince Carol, venu pour recevoir le serment des boy-scouts de Durostor. Pour corser le programme et montrer l’agilité des jeunes cercetasi roumains, nous avons imaginé de simuler avec eux l’attaque du fort. Les petits cercetasi turcs, à qui le prince Carol avait donné l’autorisation de garder le fez rouge, représentaient l’ennemi qui défendait la Medgidi-Tabia. À un signal donné, des centaines de scouts, pleins de jeunesse et d’élan, attaquèrent la citadelle, en dressant contre ses murs de hautes et étroites échelles, dissimulées jusqu’alors dans l’herbe des grands fossés. Au milieu des cris et des chants de victoire, ils grimpèrent avec une vivacité de petits singes habiles et plantèrent glorieusement le drapeau roumain et l’étendard de leur cohorte, portant le nom, si évocateur ici, de Mircea cel Batrin sur le front de la vieille Tabia.

Dans Aidemir, commune purement roumaine, un jeune instituteur, plein de cœur et de zèle, a créé une charmante cohorte. Il a remplacé le strict uniforme des boy-scouts par de blanches chemises galonnées, toutes du même motif de broderie roumaine, dans les tons bleu vif de notre étendard et de notre cravate. La cadence parfaite du défilé de ces gosses, chaussés de bas blancs et d’opincutze fut applaudie frénétiquement.

En convaincue féministe que je suis, et pour encourager les jeunes filles d’ici à s’inscrire aussi au scoutisme, j’avais formé un groupe de cercetasi avec quelques amies de Bucarest, Mimine et Nina Coanda, Margot Matak et Claire Mihaesco. Sans modestie, je dois dire que notre petit groupe eut aussi son succès.

Cette belle journée fut pleinement réussie. Soleil, ciel, atmosphère, tout s’était mis de la partie. Les appareils photographiques ne chômèrent pas, toute la fête fut même cinématographiée et quelques semaines plus tard nous avons pu tous aller voir nos binettes sur un écran de Bucarest.

Jeudi 25 août – 7 septembre

En parcourant ce soir mes chambres dans leur état actuel, j’avais du mal à reconstituer ce qu’elles étaient autrefois, ce jadis qui est encore si près me semble de l’autre côté d’un fossé profond. Ces pièces étaient comme des boîtes de taille différentes, fleuries de cretonnes appétissantes et ne renfermant que jeux et rires. Mes amies s’y succédaient avec les saisons et chacune y apportait sa note et ses qualités. Le vieil escalier de pierre et les longs couloirs vitrés assistaient à toute l’agitation de cette jeunesse, dont j’étais la grande chefesse ! En hiver, c’était le départ vers les chasses pour le gibier des grandes forêts ; en été, vers la faune aquatique des balta environnantes, dans ces barques noires, à formes un peu vénitiennes, qui malgré leurs coques renflées, glissent habilement, tels de grands poissons, à travers les roseaux et sous les forêts lacustres des vieux saules barbus comme des apôtres. Le plus souvent, le plaisir n’était pas de tirer sur ces innocentes victimes, mais de contempler dans leur milieu, dans cette végétation de marais, ces oiseaux si variés, de formes, de coloris et de mœurs, et d’écouter leur caquetage incessant. Avec les beaux jours, revenaient nos cavalcades par monts et par vaux, sur d’excellentes montures que nous prêtaient, avec autant d’empressement que d’amabilité, les officiers du IIème Rosiori alors en garnison en ville. Que de bruits joyeux, que de fusées de rires, quel entrain résonnaient entre les murs de ma demeure, maintenant sévère et plaintive et les petites boîtes ne renferment plus que douleurs et souffrances !

Dimanche 28 août – 10 septembre

À cette belle heure de doux automne, les vaguelettes ramenaient surtout ma songerie vers les beaux jours ensoleillés. Je revoyais, en été 1914, s’avancer majestueusement vers notre petit port le yacht Royal, oriflammé jusqu’au grand mât, escorté, comme par une meute de chiens fidèles, de tout un sillage de grands et petits bateaux. Ce convoi aux étendards flottants nous amenait Sa Majesté le roi Carol I avec toute la famille royale au grand complet. Le roi venait prendre officiellement contact avec cette province reconquise. Je revoyais le ponton enguirlandé, où souriant et ému, le tout Silistra des premières, les ministres des cultes divers et nous tous, attendions l’accostage royal. Des amies fidèles étaient venues de Bucarest pour m’aider en cette importante circonstance. Loulou Starzenska et les sœurs Robesco, couronnées toutes trois d’ailes blanches comme de jeunes pigeonnes. Pour ma part, j’étais coiffée d’un bourrelet d’épis de blé noir, aux moustaches longues comme des aigrettes. Alecu Davila, alors en vacances chez nous, semblait dans sa jaquette impeccable le grand maître du protocole. Un immense travail avait été déployé pour mettre au point cette visite royale et pour que rien ne cloche sous l’œil d’acier du souverain. Ne pouvant rivaliser avec les grands ports danubiens, nous avons cherché avant tout à garder l’originalité et la couleur locale. Pour cacher la laideur du quai à l’endroit du débarquement où la vase, pendant les eaux basses, étendait son tapis verdâtre et mal odorant, le préfet avait fait réquisitionner aux alentours des centaines de barques qu’on avait posées sur cette boue inesthétique. Chaque propriétaire, gonflé d’amour-propre, avait fouillé toute son imagination pour garnir au mieux sa barque de fleurs, de verdures et de tapis à vives couleurs. Quelques pêcheurs, ingénieux et artistes dans leur genre, influencés par leur décor quotidien, s’étaient servis de roseaux comme parure. Disposés en rideaux, paravents ou éventails, ils avaient accroché sur ces formes diverses les plus beaux spécimens de poissons du Danube. Sur le ton doré ou vert des roseaux, ces colliers d’argent et ces grandes larmes chatoyantes sous le doux balancement des esquifs, brillaient au soleil et toute cette petite caravelle semblait enrichie par les plis d’un superbe lamé.

Le roi Carol avait exprimé le désir de traverser en auto une partie de Durostor, pour s’en faire une idée. Sur son passage, on avait groupé les habitants des villages, un peu de toutes nationalités, dans leurs costumes de fêtes. Les jeunes paysans à cheval ayant seulement comme selles des tapis aux dessins de fleurs, fraîches comme des bonbons turcs, galopaient sur leurs impétueuses montures en suivant le cortège royal qui comportait trente autos. De place en place, les autos s’arrêtaient pour permettre aux maires des communes, suants et rougis par les émotions, d’offrir le pain et le sel. Arrivé à la frontière, le roi eut une surprise qui l’amusa particulièrement : sur une haute colline qui fermait l’horizon en un vaste hémicycle, les graniceri avaient tracé sur l’herbe, avec des lettres de vingt mètres de haut, formées par de grosses pierres blanchies à la chaux, le traditionnel « Traiasca Regele Carol I ! »

Je me souvenais aussi de l’activité de fourmis qu’avaient dû déployer des centaines de soldats pour planter une majestueuse allée de tilleuls sur un plateau dénudé, que devait traverser le roi pour aller visiter les casernes. La nuit précédant cette revue, d’innombrables charrettes avaient apporté les grands arbres coupés en forêt. Ils furent plantés dans un alignement parfait sur une longueur d’un kilomètre. Leurs troncs, par raffinement de vérité, blanchis à la chaux, semblaient pousser là depuis de longues années. Le roi Carol s’extasia tellement sur cette majestueuse avenue, que personne n’osa briser son illusion. Seules la princesse Marie et Simky Lahovary, mises dans le secret, s’amusèrent énormément de cette supercherie.

La princesse Marie, ennemie déclarée du protocole poncif et dont l’esprit a toujours une fenêtre ouverte sur ce qui sort de l’ordinaire, avait exprimé le désir que je la conduise chez mes amies turques dont je lui avais parlé un soir, sous le vieux et sympathique cerdac de Copaceni. J’envoyai donc une estafette prévenir mes jolies cadanes, Ayesha et Fatma et la douce Zeil, femme du cadi. Le quartier turc fut ameuté par cette arrivée inattendue. Nous avions du mal à frayer un canal à la royale visiteuse parmi les enfants qui se pressaient autour d’elle, comme une nuée de mouches sur un joli gâteau ! Mais, renouvelant le geste de Notre Seigneur, Marie priait qu’on laisse cette jeunesse autour d’elle, ne se lassant pas d’admirer ces charmantes poupées turques, avec leurs pantalons bouffants et fleuris. Des perles rouges, bleues, de tous les tons, des verts frais, serraient leurs petits cous et frangeaient leurs serre-tête. Sur leurs fronts polis et bombés, une étoile bleue de lin dominait parfois les sourcils peints et réunis dans le tracé d’une seule ligne. Ces cocasses petites personnes, qui avaient déjà des mines averties, nous rappelaient les enluminures des vieux contes persans. Derrière leurs têtes, si joliment rondes, pendaient de nombreuses nattes, fines et raides sous leur badigeon d’eau sucrée. Elles étaient comme de petits bâtonnets rangés en bon ordre. Cette parure que l’on ne défait et peigne que très rarement est très appréciée, car du plus grand nombre de bâtonnets dépend tout le succès. Je pense que tous les gosses turcs de la ville nous faisaient cortège…

Mes cadanes, avec des yeux extasiés, avaient perdu toute retenue et caquetaient entre elles sans arrêt et nous regrettions beaucoup de ne pouvoir comprendre leurs réflexions. Il fallait lutter contre elles pour empêcher leurs doigts rouillés de henné de se poser sur notre belle Marie et de tripoter sa robe. Peut-être, dans la simplicité que leur garde leur vie claustrée et contemplative, mes cadanes voulaient-elles s’assurer que ce n’était pas une apparition. Ce jour-là, la princesse était d’une beauté ruisselante. Une robe d’organdi blanc semblait l’entourer d’une mousse immaculée, son grand chapeau, couronné de fleurs, était doublé d’une soie rose qui reflétait une lueur de pétale sur sa belle incarnation.

Pour voisiner de maisons en maisons, les Turques ne ressortent pas dans la rue, mais se glissent les unes chez les autres par des ouvertures ménagées exprès dans les clôtures. La princesse s’amusa à prendre ces petits passages, continuant sa promenade de jardinets en jardinets. Chaque maison était précédée d’un petit cerdac ouvert. Des poiriers sauvages, aux branches tortueuses ou de gros mûriers aux feuilles si utiles pour les jolis tissages de soie des cadanes, étendaient leurs ombres rondes devant les parvis. À chaque nouvelle visite, la princesse devait faire une station sous cette ombre propice et, au milieu d’une ruée de voiles, s’agitant comme des papillons, on lui servait de suaves confitures de roses et des serbet d’acacias. Un tas de douceurs à vous soulever le cœur trop haut. Heureusement, d’innombrables cafés turcs servis dans de mignonnes tasses, genre dés à coudre, venaient lutter contre l’exagération de toutes ces fadeurs doucereuses. Le ministre Constantinescu, au poétique sobriquet de Porcu, avait voulu se joindre à nous, à la grande réprobation appuyée de soupirs du Cadi et des vieux Turcs présents qui voyaient d’un très mauvais œil l’intrusion de ce gros mâle dans ces harems en miniature. Lors d’un passage de voisine à voisine, particulièrement étroit, son habit s’accrochant à un clou, sa rondouillarde bedaine resta coincée entre deux planches, de telle façon qu’il ne pouvait plus ni avancer ni reculer, tout notre groupe atteint sans pitié d’un formidable fou rire, essayait, avec l’aide de la bonne éducation, de le refouler, aux yeux du pépère Ministre, qui très vexé, s’était congestionné comme une tomate mûre. Le quartier turc intéressa beaucoup les visiteurs, avec ses petites rues entortillées, serrées comme des canaux entre leurs murs de pierre, coupées seulement de place en place par les grandes portes cloutées qui se referment sur le mystère de la vie familiale turque.

Le dernier soir, nous étions conviés à dîner sur le yacht royal, ancré dans le port d’Ostrov, à sept kilomètres au-delà de Silistra. Il m’arriva une anicroche qui me mit dans un état affreux. En revenant de l’excursion à la frontière, avec le cortège royal, mon auto eut plusieurs pannes, ce qui me mit en retard de plus de trois quarts d’heure sur les autres convives. Je me sentais bouleversée de rage et d’émotion et les coussins de la voiture me brûlaient comme une tunique de Nésus. Je n’arrivais pas à imaginer mon entrée retardataire au milieu des royaux, ni comment j’affronterais le coup d’œil de glaive Carolien. Quel pavé dans l’étiquette ! Au débarcadère, je trouvai le général Robesco, alors maréchal du Palais, qui de suite fit pleuvoir sur moi questions et bougonnages qui accélérèrent ma panique. Je voulus repartir sur-le-champ, préférant tomber à jamais dans l’oubli. Se radoucissant, le général me dit que le roi avait donné l’ordre que l’on ne se mette pas à table sans moi. Cette nouvelle acheva de m’étourdir complètement. Pénétrant dans le grand fumoir qui précédait la salle à manger, j’aperçus de nombreux groupes d’hommes estompés dans la fumée bleue où seul se détacha pour moi le masque sévère du souverain. Je me précipitai vers lui en faisant une révérence plongeon qui était presque un agenouillement, pour obtenir mon pardon. Le roi, très bon, voyant mon trouble extrême, me releva avec affabilité, en me disant qu’il avait bien compris que seule une panne avait pu être la cause de mon retard. Je ne pus que répondre en balbutiant : « Non, trois, Votre Majesté !»

Peu à peu, me remettant de mes émotions, je pus admirer à loisir l’élégance de cette blanche tablée et apprécier l’honneur d’être à la gauche du souverain. Pendant le repas, le roi Carol me questionna sur la flore du quadrilatère et sur la vie des splendides oiseaux des marais, au vol presque aussi noble que celui des aigles. Avant dîner, la famille royale avait été péniblement impressionnée par l’arrivée d’une dépêche qui annonçait la mort tragique de lord Kitchener of Khartoum. Le navire de guerre qui transportait le célèbre K. of K. et son état-major en Russie, venait d’être coulé dans les mers du nord par un sous-marin allemand. Le roi et le prince Ferdinand nous retracèrent des épisodes glorieux de la vie de ce grand Anglais et la princesse Marie, qui le connaissait particulièrement, regrettait ce coup dur porté à sa chère Angleterre.

Secouant l’engourdissement que me communiquait l’eau courante, mes regards s’enfonçant sous les allées ombreuses, faisaient revivre les fêtes de Pâques que j’aimais célébrer avec fastes et plaisirs, surtout pour tous les mômes des environs. Outre des milliers d’œufs rouges traditionnels, je faisais confectionner des centaines de petits œufs de sucre cristallisé, en couleurs fondantes, roses, blancs ou bleu de ciel. Le lundi de Pâques, prenant mes grandes corbeilles bondées d’œufs, j’allais cacher cette riche moisson parmi les verdures et les gazons de ce jardin public. À l’intérieur d’un bel œuf de carton colorié, volumineux comme une tête de gosse, je cachais parmi les friandises et les surprises une pièce d’argent. Ce gros lot était ensuite niché avec le plus grand mystère au faîte d’un arbre bien feuillu. Les portes du jardin, qui étaient bien gardées par la police, s’ouvraient au signal donné. Des centaines d’enfants, contenus jusqu’alors avec peine, se précipitaient en tornade, s’abattant sur les pelouses et les massifs comme un grand vol d’étourneaux. Cris, rires et pleurs se tressaient dans cette fraîche verdure printanière et sous le soleil pascal, toujours clair, jeune et sentant lui aussi le renouveau.

Le bagage de bons souvenirs que j’ai emporté doit atténuer ma tristesse. Quand le dor de cette charmante contrée me deviendra trop cuisant, je débobinerai avec plaisir tous ces clichés, imprimés dans ma mémoire, les gens et les paysages, les vues dominatrices et merveilleuses, les douces collines et les vertes vallées et surtout celle que j’avais baptisée «La Vallée des Rois. »Elle s’ouvre dans le fond du département, loin de toute grande route fréquentée. De grands rochers, fichés en terre, semblent des murs de citadelle. La pierre a des tons d’ocre et de fauve, avec des coulées sanguinaires qui se fondent dans des veinules d’un doux rose corail. Dans ce parapet imposant s’ouvrent des antres de géants. Le côté opposé de la gorge est tout boisé et semble ensommeillé de vétusté et d’abandon. Tout est recueillement et mélancolie. Pas un craquement, pas un chant d’oiseau dans ce coin sentant les premiers jours du monde. Seul, parfois, un grand aigle, décrivait ses cercles de plus en plus larges au-dessus de la vallée. Le professeur Murgoci était venu il y a quelques mois, avec un groupe d’étudiants, visiter ces cavernes intéressantes, pleines du mystère antédiluvien et d’autres grottes plus près du Danube gardant le secret de la vie des troglodytes. Il avait promis de revenir pour une étude plus serrée et je me réjouissais de le suivre avec ardeur. Tout en adorant la vie moderne avec son mouvement, ses jeux et ses sports, c’est avec passion et tendresse que je penche sur tout le passé. À cela aussi, il faut dire adieu pour le moment !…

[…]

Au fond de Silistra, se glissant aux pieds de la colline, un grand jardin profond et ombreux porte le nom du vieux domnitor roumain. Une source fraîche, d’une pureté et d’un goût exquis, jaillit d’un obélisque de pierre. Un vieux jardinier d’une race indécise, ridé comme un tronc de ses arbres, a répandu, dans un désordre plein d’art, de belles roses et des fleurs vieillottes comme lui. Cependant, ce n’était pas toujours avec le sourire que j’étais reçue par ce bougon original. Petit à petit, comprenant ma tendresse pour tous les végétaux et surtout ne lui demandant jamais un bouquet de ses roses favorites (malgré le désir qui me cuisait parfois), il s’était beaucoup apprivoisé. Ce « Domn » Hans, qui avait habité bien des contrées différentes, avait rapporté de ses voyages des plantes et des arbustes exotiques. En hiver, il les rentrait avec amour dans sa propre demeure, souffrant de ne garder pour lui que l’espace le plus restreint. Un de ses arbustes me plaisait particulièrement. Il portait le ravissant nom, ailé comme ses fleurs et son feuillage, de Julibrissin. Des corolles d’or, d’où s’échappait une touffe de pistils, toujours vibrants, longs et du plus beau rouge, qui semblaient des oiseaux des îles. J’aimais causer avec cet ami de la nature et lui garderai un souvenir reconnaissant. Grâce à lui, mon bagage botanique a fleuri lui aussi.

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Du reste, je me rends compte que mes amies à moi, avec notre entrain, notre jeunesse et nos originalités, nous devions produire les mêmes réactions sur les Silistriotes confits. Nos passages bruyants dans la ville assoupie, soit sur de fringants coursiers, faisant d’une façon par trop sonore frapper les pavés, soit dans des autos ronflantes, remplies de rires et de chants, devaient fatalement scandaliser le ratatinage des provinciaux, derrière leurs fenêtres bien closes sur le salpêtre de leurs demeures. Mais nous restions entre nous. Vavi, elle, veut faire grouiller ces cloportes. De là sortent mille conflits. Elle a un goût particulier pour organiser des petits impromptus qui généralement ratent avec élégance. Ce printemps, passant deux jours chez elle, j’assistais à une petite fête de ce genre. Un soir, à sept heures, Vavi ayant appris que dans la périphérie de la ville un jongleur illusionniste donnait des petites représentations sous une tente, elle se décida tout à coup à partir à sa recherche. Au bout d’une heure, je la vis revenir avec cet oiseau rare, qui avait comme accompagnement deux petits saltimbanques costumés. Vavi, après les avoir enfermés dans une pièce et leur avoir fait servir un bon repas, s’envole de nouveau pour aller faire des invitations et des achats de gâteaux et friandises pour un petit souper. Sur son passage, madame la Préfète s’arrêtait devant les maisons des amis et connaissances et, y entrant en trombe, elle priait aimablement les gens de se rendre de suite chez elle. Malgré l’heure avancée, elle entreprit également de faire venir les officiers de marine, qui habitaient des moniteurs ancrés dans la Borcea, en envoyant des barques les quérir. Avec peine, j’ai assisté à sa déconfiture, quand, après toute cette agitation, il ne vint que cinq personnes ! Sans se démonter du tout, Vavi battit le rappel de tous les fonctionnaires de la préfecture et fit venir tous les domestiques, ne pouvant souffrir que le pauvre illusionniste soit forcé de déployer son art et son savoir devant un si petit public. Je me souviens aussi d’un autre impromptu, à Bucarest celui-là. Un soir, nous étions, Stella Eliade et moi, au cinéma Select. Nous finissions de nous pâmer devant le beau et tulburant Psilander qui déployait son charme froid dans un film du grand Nord. Vavi, survenue tout à coup dans l’ombre, se pencha sur notre épaule et nous glissa à l’oreille qu’elle avait préparé un grand souper et qu’elle nous attendait sans faute chez elle, après la représentation. Elle nous expliqua qu’elle avait fait avec son auto le tour des cinémas et des théâtres en plein air, et invité toutes les têtes rencontrées qui lui avaient plu. Riant de cette invention, Stella et moi nous sommes allées assister à ce fiasco. Que dire ? C’était sinistre ! De tous les invités, onze seulement avaient répondu à l’appel et encore quatre étaient de la famille ! Devant un copieux buffet, son mari, avare et horripilé, répétait avec accablement qu’il y avait pour six cents lei de gâteaux Capsa… Vavi seule trouvait cela très drôle et s’empiffrait toutes les douceurs, avec un entrain désarmant. Au fond, il était assez naturel que tous ces gens, pris au dépourvu par cette invitation nocturne, ne sachant pas au juste de quoi il retournait, pas habillés pour un souper, se soient défilés.

Mardi 20 août – 12 septembre

Très rarement une femme est arrivée à m’impressionner comme la reine. Pourtant, à travers les bourlingages diplomatiques de mes parents, j’ai vu de bien belles créatures, peut-être même plus parfaitement jolies, mais aucune ne m’a autant frappée que ce grand lys, de races mélangées. D’habitude, je ne suis guère Mimosa pudica et je n’ai pas la langue dans ma poche, pourtant, près de la reine, je me paralyse, les mots ne sortent plus et je suis bête comme un flacon bouché. Cela quand, au fond de moi-même, j’aimerais causer avec elle et lui faire sentir tout ce qu’elle pourrait me demander et que j’accomplirais certainement envers et contre tout. Au fond, cette gêne et cette retenue, qui grâce à Dieu ont commencé à fondre, me venaient de ma première entrevue avec elle.

En automne 1908, quelques semaines après notre arrivée en Roumanie, j’allais à Cotroceni, en audience de présentation avec mes parents. Ce jour-là, j’ai eu l’impression qu’elle me marquait pour toujours avec le sceau : « jeune idiote » et c’est ce souvenir qui pesait à mes épaules. Mère avait voulu que pour cette circonstance, je revête une robe de voile cerise que je détestais particulièrement, m’y sentant engoncée et province, par là-dessus un chapeau de satin noir à revers blancs qui me semblait un horrible falbala et que j’avais surnommé : L’enterrement de première classe ! Tout cet attirail contribuait à me catastropher. Nous attendîmes la princesse dans un salon doré que, plus tard, je n’ai plus aimé autant, mais qui, ce premier jour, me parut être l’antre d’une fée.

On marchait sur des carreaux, frais et verts comme des gazons sur lesquels étaient jetées des peaux d’ours blancs. Les meubles, dorés et bas, étaient recouverts de champs de fleurs brodés. Sur toutes ces richesses, descendait une douce et mystérieuse lumière cachée. Comme je l’ai trouvée belle la princesse, vraiment royale, dans ce décor, quand elle est apparue, vêtue d’une longue robe de voile mauve, dégradée en plusieurs tons, bordée de transparentes perles rondes de cristal. Elle entama avec mes parents une vive conversation, à bâtons rompus. J’avais tout le loisir d’être béate d’admiration quand, tout à coup, se tournant vers moi, la princesse me demanda si je parlais l’anglais. Avant que je réactionne, mère se lançant sur une flatterie, répondit que je trouvais cette langue si belle que je n’avais pas voulu l’apprendre, de peur de la parler mal ! Je souffris de cette mauvaise raison comme d’un coup de stylet et je vis passer dans les yeux de Marie un ironique dédain qui me recroquevilla tout au fond de ma coquille, tout en devenant dix fois plus cerise que ma robe ! Depuis, à des centaines d’occasions, j’ai approché notre princesse, mais ce n’est que longtemps après que j’ai pu dominer mon idiote timidité à son égard et, en causant avec elle, laisser couler mon naturel sans me tortiller comme un ver.

La princesse Marie restera à jamais pour moi comme une fée de ma jeunesse. Malgré les années qui passent, les changements, les malheurs, je l’évoque souvent comme je l’ai vue à mon premier grand bal de jeune fille, au Palais de Cotroceni. Elle portait ce soir-là une exquise robe d’un rose de jeune pétale qui, de sa taille, tombait en plis pressés jusqu’à terre. Autour de son lumineux décolleté et de ses bras, courait un galon endiamanté qui se répétait en plus large au bas de la jupe, déployée en corolle. Elle faisait songer à une rose thé couverte de rosée. Cette nuit-là, elle me parut vraiment trop belle, car la broderie qui ondulait à ses pieds lançait mille feux comme un ruisseau enchanté sous la cadence de sa démarche. Maintenant, comme dans les contes, ma reine reste en son palais, et moi, je dois m’éloigner vers un destin qui m’appelle ailleurs.

Sans le vouloir, ma pensée a galopé vers les bons jours passés, entraînant ma plume derrière elle. Dieu fasse que nous ne restions pas trop longtemps sans en revivre d’autres.

Vendredi 2 – 15 septembre

Cependant, si les années passées j’avais rencontré en France ces deux personnalités, nos relations toutes banales ne pouvaient nous avoir laissé aucun souvenir spécial, surtout pour eux. Rencontrant parfois le duc de Luynes aux chasses à courre de la forêt de Rambouillet, dont sa belle-mère, la duchesse d’Uzès douairière, était l’âme, j’avais parlé avec lui de la Roumanie et de ses paysages variés et pittoresques. Je suivais ces belles manifestations cynégétiques avec grande ardeur, soit en auto, soit dans un élégant tonneau, attelé d’un vif argent arabe. Je passais alors plusieurs semaines de vacances, en automne, dans une propriété à Poigny, qui appartient à oncle Georges Broca et qui est nichée en plein cœur de la forêt de Rambouillet.

Quant à Robert de Flers, je l’ai vu la première fois il y a longtemps, lors de notre retour du Mexique. Avec Armand de Caillavet, il était venu à notre propriété de Belle-Allée, près d’Orléans, ayant appris par un de ses amis qui était aussi notre cousin, que mes parents désiraient se défaire de vieilles boiseries et d’un surplus d’objets anciens qu’ils avaient rapportés de leur voyage. Je revois parfaitement le de Flers d’alors qui n’était pas au sommet de sa célébrité, plus mince, plus chevelu et, sous sa toison ondulante, d’étonnants yeux aux papillonnements bleu vert. De suite, il s’enthousiasma pour toutes ces antiquités espagnoles et notre vieille maison rose, avec ses allées de tilleuls taillées en forme d’aqueduc, parurent lui plaire infiniment. Il fit raconter à mère où et comment elle avait déniché tant de belles choses et il s’amusa beaucoup aux récits des tractations menées à bien, avec les curés un peu tous sauvages et bandits ! Entre autre chose, de Caillavet et lui achetèrent tout un devant d’autel espagnol, très fouillé dans le vieux bois et peint vert et or avec une patine admirable. Par la suite, ma cousine Charlotte Lebel, allant passer des vacances dans leur château d’Essendiéras, nous raconta comment ces boiseries avaient été transformées en une cheminée superbe et très décorative. C’était dans cette belle demeure de Dordogne, sous des vieux quinconces de platanes, taillés à la française, que chaque été de Flers et Caillavet se reposaient chez leurs parents Pouquet. Ils y écrivaient leurs charmantes et spirituelles comédies qui allaient les porter au pinacle de la vie parisienne. Plus tard, j’ai revu de Flers dans le salon d’Alice Pouquet où j’admirais sa verve endiablée. De toute cette banalité passée, il ne restait qu’un nuage de souvenirs, mais voilà, la roue a tourné, et la connaissance quelconque de jadis se renoue sous d’autres auspices et dans une atmosphère autrement palpitante.

Dimanche 4 – 17 septembre

De Luynes est maître d’équipage et gendre de la célèbre duchesse d’Uzès douairière qui, avec une verdeur exceptionnelle, monte encore comme une incomparable amazone, malgré ses quatre-vingts ans approchants. Il y a trois ans, j’ai suivi tout un automne ces chasses, que l’on voudrait toujours qualifier de royales, car plus que toute autre manifestation elles vous reportent en arrière, vers le grand siècle du Roi Soleil et de notre Louis le Bien aimé. J’ai goûté et profondément senti la saveur de ces matins d’arrière saison, roux et dorés, tout brillants de lourde rosée et de Luynes pouvait, avec son sourire aimable des lèvres et des yeux et sa physionomie si gentilhomme vieille France, faire revivre facilement pour moi tous ces tableaux, telle une belle tapisserie d’autrefois.

Les fiers cavaliers, en costumes d’équipage, bleus et argent, les amazones aristocratiques avec leurs petits tricornes bien plantés où les moins belles devenaient jolies grâce à l’animation de la course et du décor.

Les piqueurs avec leurs habits rouges et leurs casquettes de velours noir, tout gonflés de leur importance, et les chiens ! Les beaux et bons chiens, aux pelages fauves comme la forêt, aux longues oreilles pendantes, douces au toucher comme le plus fin velours et qui ont des yeux reflétant parfois une bonté tellement plus humaine que bien des humains !

Tout en causant, je revoyais ce mouvement souple, animé, filant au son du cor, tel un long serpent coloré qui se serait glissé sous le berceau des grands arbres.

De Luynes était très heureux de pouvoir évoquer le déploiement de ces nobles traditions avec une personne le comprenant et ayant elle-même participé à ces chasses. Cependant, nous ne tombions pas d’accord sur le point final. La mort toujours cruelle de ce splendide animal qu’est le cerf me retournait le cœur et je n’ai jamais pu assister à un hallali sans avoir la gorge serrée. J’aurais voulu qu’après avoir donné à tous le plaisir de la poursuite, les hommes ne soient pas si barbares avec le roi de la forêt et que, magnanimes, ils lui laissent la vie sauve. Mais hélas ! Le genre humain est trop moche pour une si belle pensée !

À la révolte du duc, j’approuvais tout à fait la Société Protectrice des Animaux qui avait rejeté de son sein la duchesse d’Uzès douairière, après une vive campagne de presse qui avait fait beaucoup couler d’encre et dont Paris avait été agité. Je songeais, tout en bavardant, combien la terre est petite, en dépit de notre imagination qui veut la croire énorme, mystérieuse et sans limite. Qu’aurais-je dit, il y a quelques années, en voyant caracoler ce brillant cavalier dans ses forêts, à la tête de tous ces vieux noms de France, si on m’avait prédit que je me retrouverais un jour avec lui dans une petite ville insignifiante de ma nouvelle Patrie et, qu’un soir nous évoquerons avec un chaud plaisir cette vieille chose française, la chasse à courre ?

Par une coïncidence curieuse, avant de quitter la France, de Luynes a été en visite chez oncle et tante Broca qui ont aménagé, à leurs frais, une sympathique ambulance dans leur propriété de Poigny. Leur maison est un immense chalet de bois qui a été le pavillon de la Norvège à l’exposition de 1900. Démonté et transporté de toutes pièces au bord d’un lac de la forêt de Rambouillet, il plaît tout particulièrement à de Luynes, mais pour ma part, j’ai toujours trouvé Poigny mélancolique, avec son horizon enclos d’un collier de noirs sapins. J’ai été très touchée par les mots du cœur avec lesquels de Luynes m’a parlé de son admiration pour les parents Broca, qui portent à travers le monde un poids affreux sur leurs épaules, sous la forme de deux grands enfants, fille et garçon tout à fait anormaux et marqués par un destin cruel, des pieds à la tête, d’infirmités sans nombre. Mes pauvres cousins, Henri et Georgette, malgré leurs tares physiques et morales, avaient la passion de la chasse à courre et les suivaient en auto assez régulièrement. La duchesse d’Uzès, avec sa bonté proverbiale, leur faisait parfois les honneurs du pied, ce qui comblait ces pauvres êtres d’une joie très grande.

Ému par toute cette agitation de souvenirs, le duc en est arrivé à parler un peu de ses ennuis personnels et de ses tracas au sujet de Dampierre. Ce château, légué par ses ancêtres, magnifique, immense, comme seul le grand siècle a pu en produire, demande pour son entretien des sommes énormes. Or, les fortunes de toutes les familles nobles ne sont plus en rapport avec leurs charges. Rien que l’entretien des toitures représente le salaire d’un fonctionnaire. Madame de Luynes lui a écrit de nombreuses lettres à ce sujet qui, je le sens, n’ont fait qu’augmenter ses lourdes préoccupations et qui influent même sur son état physique. J’ai compris que là-bas on profite de son éloignement pour élaborer des plans qui le bouleversent. Deux solutions sont posées nettement devant lui, tout aussi dures à avaler l’une que l’autre, pour son cœur de grand seigneur. La vente de Dampierre avec tout ce que cela entraîne d’arrachements, de décadence, de tristesses, ou bien, pour sauver le patrimoine, le mariage de son fils aîné avec une millionnaire américaine. Cette dernière combinaison irrite son orgueil et dresse tous ses préjugés en bataille. Une miss Gould serait sur les rangs, jolie, intelligente, mais… mais… dit le duc, avec un grand désenchantement peint sur sa figure, cela est encore une vente, et peut-être la plus douloureuse !

Je lui ai parlé franchement, débridant sa plaie et lui rappelant tous les précédents existants et les nombreux et célèbres appendices dorés, accrochés aux blasons de tous les pays. Personne ne pourrait plus s’effaroucher de cette mésalliance, sauf lui, mais s’il veut rester accroché à son beau clou de fer forgé ancien, il doit laisser son fils marcher avec son temps, non plus en chaise à porteurs, mais dans une bondissante auto, carrossée grand luxe.

Lundi 5 – 18 septembre

Mais la flèche qui a atteint les Bucarestois jusqu’au fond de leurs fibres a été la fermeture des restaurants et des cafés surtout, sources idéales des potins et racontars. Je ne peux réaliser la capitale sans le coin du café Capsa, comme une jolie femme sans rouge aux lèvres. Dans cet antre du bavardage se faisaient et se défaisaient les ministères et les réputations. Chaque jour, on pouvait voir les flâneurs matinaux, juges et amateurs des belles passantes, qui restaient des heures entières collés le long de ces murs comme des plaques d’abeilles au seuil d’une ruche. Cette ville qui, par bien des points, sent déjà l’Orient, ne peut supprimer sa vie du soir, sans perdre un de ses grands charmes. Par les douces nuits chaudes, les promeneurs aiment les traînasseries aux terrasses des cafés et devant des glaces aux couleurs tendres et parfumées. Les innombrables jardins restaurants, répandus dans chaque quartier, envoient les arômes des fritures et du mititel national, tout cela poétisé par la musique sentimentale des racleurs de violon.

Comment se figurer la Calea Victoriei, obscure et silencieuse, sans son éternel bourrelet de badauds et de badaudes, qui, encombrant la circulation, mettent en rage les automobilistes !

Je me souviens d’une ballade faite un soir avec Valentin Bibesco, dans son auto découverte. Il avait attaché sur le côté gauche de sa voiture trois gros pneus de rechange et s’amusait comme un gosse avec cet appendice sortant à repousser assez vigoureusement tous les gens qui bavardaient hors trottoirs et cela avec le plus aimable « pardon… pardon… »

Ce long serpent de flâneurs me plaît particulièrement, me rappelant les mêmes déambulages pendant les belles soirées des villes exotiques, éclatantes de beauté et de chaleur, de la Havane ou du Mexique. Toute cette animation de papillon de nuit imprime à Bucarest un cachet tout spécial.

La guerre qui dissout tout, attaque même la couleur locale !

Mercredi 7 – 20 septembre

En roulant vers le but de notre balade, j’ai dû me confesser que cette Dobroudja dont je médis toujours à cause de son manque d’eau et de végétation luxuriante a, heureusement pour elle, comme appoint et intérêt, tous ces vestiges que Grecs et Romains ont essaimés sous leurs pas. C’est un peu comme une femme qui, à première vue, ne montre que sa sécheresse et son manque de charme, mais après un plus long commerce dévoilerait son intelligence et une vaste érudition. En sillonnant cette province, on se cogne fatalement à de grands souvenirs qui vous reportent à des siècles en arrière et les longs méandres qu’ils dessinent dans notre pensée aboutissent toujours à la gloire de la Rome éternelle.

Sur les points stratégiques qui dominent des infinis de vallées, on retrouve des ruines de cités et de fortins. Quand, du train, le voyageur s’approche de la gare de Medgidia, il peut, en regardant vers le sud, voir une de ces immenses digues de défense, dressées par les conquérants qui se montre comme un parapet imposant de près de trois mètres de haut coupé de place en place pour faciliter le passage des routes.

Trois de ces grandes vagues, deux en terre et une plus imposante de pierres, marchent tantôt en parallèle tantôt s’entretaillent et coupent la Dobroudja de Cernavoda à la mer. À Palas, les trois digues se rencontrent, celle de pierres et une de terre continuent leur route vers le sud, tandis que la plus petite se faufile vers le nord de Constantza. De distance en distance, des petits fortins défendaient ces œuvres guerrières. J’ai été visiter l’un des deux assez important, qui se trouve devant la gare de Mircea Voda. Il est entouré de trois murs. Autour de lui se voient encore les ruines d’un emplacement ancien. À ce point passait la grande route antique qui coupait la Dobroudja du sud au nord.

Ce qui m’émeut peut-être le plus, parmi tous ces vestiges, ce sont les tumulus solitaires qui pointillent de leurs énormes verrues l’étendue désertique de toutes ces provinces danubiennes. Grâce au grand et passionné savant Parvan, venu un été à Silistra faire une campagne de fouilles, j’ai pénétré le mystère de ces rondes gibbosités qui m’avait si longtemps intriguée. Ces sépultures des preux chevaliers d’un lointain jadis ont été le plus souvent violées, mais plusieurs ont été trouvées intactes, ce qui a permis au savant attentif aux mains pieuses d’étudier la façon toujours identique d’y pénétrer et le décorum intérieur établi d’après des règles immuables.

Soit en les apercevant dans les lointains brumeux, soit en côtoyant leurs flancs, posés au bord des routes, j’aime à imaginer le jeune et vaillant guerrier tombé là et qui repose si loin du ciel qui l’avait vu naître, et sur mon rêve s’embobinent les plus romantiques des suppositions…

[…]

Quand j’étais petite fille, à Rome, la meilleure récompense que l’on pouvait m’octroyer après une journée d’extrême sagesse, était la promission d’assister à l’habillage de mère quand elle se rendait au bal. Je m’accroupissais au pied de la coiffeuse, qui, avec ses trois grandes glaces, me renvoyait trois mamans, plus belles l’une que l’autre. Je restais là, en extase, jusqu’à ce que tous ces fignolements de beauté soient finis. À moi, revenaient deux honneurs, que je n’aurais cédés à personne. Celui d’humecter légèrement d’eau le petit peigne qui redonnait le dernier pli savant à ses ondulations naturelles. Le second était de préparer un pompon rose, à poudre doucement parfumée à l’iris qui, caché au centre d’un petit mouchoir de fin linon, brodé de vraies Valenciennes, allait ensuite se blottir contre le décolleté de ma belle mondaine. Quand enfin, finement poudrée, un soupçon de rouge sur le beau dessin de ses lèvres et sur le lobe des oreilles, jolie comme un astre, on posait sur les éclatantes épaules de cette belle créature sa cape du soir, toujours faite d’un ruisselant velours, richement coloré, alors seulement je consentais à me laisser fourrer au lit, où je continuais de rêver au bonheur d’avoir une si belle maman.

[…]

Mimine Coanda, avec sa beauté, sa jolie ligne et ses dents rangées en collier de perles, que j’aime tendrement, quoiqu’elle me fasse parfois souffrir par un manque complet de naturel et un certain empesage supérieurement agaçant. J’ai un faible pour sa sœurette, Nina, grelot rieur, chaude nature sympathique au possible qui, sans avoir la beauté de Mimine, sans ombre d’égoïsme, se sacrifiant toujours pour les autres avec le sourire.

Moutza et son rire perpétuel des yeux et de la bouche, ombrée d’un léger duvet, rire que n’ont pu heureusement éteindre ni des parents crevant de bêtise et suant l’ennui, ni son mariage tragique et idiot avec un fou.

Didi et Rita, bonnes et bébêtes filles nonchalantes, n’aimant ni l’air ni l’eau et sentant terriblement le renfermé. Didi faisant un peu trop la précieuse, recherche le rococo en tout. C’est une jolie fille à peau pain brûlé qui lui donnerait un type exotique intéressant si elle en tirait parti. À un bal costumé, donné par mes parents à la Légation de France, son attifement était si compliqué qu’au premier abord on ne pouvait saisir l’idée qui l’avait fait éclore. À chacun, elle devait expliquer qu’elle était une fleure rare… Pour comble d’imagination, dans un nœud, près du décolleté, elle avait niché un ver luisant ! Mais vu les lustres et l’éclat des girandoles électriques, il fallait aller admirer cette subtile invention dans les petits coins sombres. Un jour d’un grand viscol, j’ai trouvé ma Didi en extase, le nez collé aux vitres à cause de sa grande myopie, essayant de copier au crochet les fugitives et merveilleuses dentelles que le givre avait accrochées à ses fenêtres.

Rita, plus terre à terre, est une brune rebondie qui porte avec une belle poitrine et un solide appétit toutes les qualités et les défauts des Cesianu.

Puis, voilà les Robesco, par trop souvent guindées et confites dans leur snobisme. Passé vingt ans, elles continuent à s’habiller pareil, comme des petites filles au parc Monceau. Quoique étant de type différent, ce que va à l’une ne peut flatter l’autre. La position de leur père, le général Robesco, maréchal du palais, les a grisées. L’aînée, Hélène, est froide et sans grande expression et n’a guère pour elle que ses beaux cheveux. Je la supporte, parce qu’il y a Pauline qui vaut tellement mieux… Je regrette que la cadette, gaie, drôle et parfois même assez spirituelle, soit conduite et dominée par l’aînée qui lui verse goutte à goutte le liquide desséchant de son cœur. Je crains que mes pauvres amies restent vieilles filles, vu leurs prétentions très exagérées, que rien vraiment ne motive…

Caracolant en amazone émérite, passe au galop l’originale Arabella, grande voyageuse aimant le luxe et la vie des palaces. Ara, qui sans avoir une joliesse parfaite, a un je ne sais quoi, attachant de nombreux flirts à son char.

En opposé, les calmes et réservées Nicolesco Dorobantz, Bica et Miouche, se détachent, bien jolies chacune dans leur genre. Ces deux brunes feraient d’admirables cadanes de harems. On les voit en pantalon de lamé, étendues sur des divans, dans un palais des eaux douces d’Asie, croquant des douceurs et des rahats surfins ou, discrètement enveloppées de voiles, ne laissant libres que leurs superbes yeux de velours noirs, glissant nonchalamment dans les cours de mosaïque parmi les buissons de roses odoriférantes.

Margot Matac, la rieuse, fraîche et appétissante comme la marguerite des foins et la douce Coca Coanda qui a toute la grâce languide d’un beau lys. Enfin, mes deux préférées sont venues se loger plus longuement dans ma pensée. Loulou ma belle et racée polono-roumaine et ma petite Claire, possédant dans ses veines quelques gouttes du sang de Iancu Jianu, le grand haiduc, ce qui expliquerait l’énigme de sa nature et que, née d’un père et d’une mère inexistants du point de vue moral et physique, elle soit si pleine de fantaisie, d’idées originales et de courage dans la lutte pour la vie.

Physiquement, Claire est le modèle des femmes de Renoir. Elle a les rosés et les rotondités des pommes à cidre, dont le grand artiste normand a dû s’inspirer, en créant ses toiles si décriées par les uns, si prônées par les autres. Au moral, c’est une nature beaucoup plus compliquée que seuls descellent ses yeux verts remontés en obliques. Pour le moment elle est à Tulcea, près de ses parents, le colonel Mihailescu commandant cette place. Heureusement, la distance d’elle à moi est courte et j’espère pouvoir faire bientôt une petite escapade vers elle. Notre solide amitié, habituée au contact journalier à Silistra, ne peut que regretter les bonnes heures de réunion, coupées subitement par la guerre. Claire est une musicienne qui sent la musique dans toutes les parcelles de son corps. Mon vieux Gaveau, légèrement asthmatique, a gémi et soupiré souvent sous ses doigts d’artiste impétueuse. Bien souvent, pendant les soirées d’hiver, mon amie amenait tour à tour, dans mon petit salon silistriote, Schuman ou Chopin, Liszt, Beethoven, alternant avec des plus petits, encore très aimés de moi. Nous avons passé le dernier mois de paix au bord de cette mer Noire, qui sait être si joliment verte, quand l’envie lui chante. Nichées tout en haut du palace de Constantza, nous avons lu, bavardé et travaillé en commun, sur le balcon couvert de nos chambres jumelles qui dominait à pic la mer. Notre grande passion et passe-temps favori a été la confection des fleurs en mie de pain, pétries et décorées dans un style rococo. Nous en avons créé de nombreux bouquets qui ont eu grand succès et que nous offrions avec plaisir aux admirateurs. Dans ce travail méticuleux, Claire cherchait un dérivatif à la crise dans laquelle se débattait son jeune cœur. Nos jours de vacances ont passé sur un palier de détente et de repos, qui nous a fait certainement grand bien, avant que nous soyons précipitées dans la tourmente actuelle.

Hélène Starzenska est une force de la nature, cousue dans une belle peau couleur champagne, très douce au toucher. Son profil romain dénote la partie latine de son sang, tandis que ses yeux, son caractère violent et concentré, seraient très polonais. C’est une personnalité intéressante, due peut-être à tant d’ancêtres sortant de l’ordinaire.

J’imagine un tableau qui me plaît. Mon amie, les reins bien emprisonnés dans l’uniforme des cosaques, qui lui irait à merveille, son port fier et racé, dominant sans effort, avec la main aux doigts longs et souples, les fougueux chevaux du Kouban à longue crinière. Puis, je la vois défilant devant ces Slaves alignés et posant sur eux son regard froidement vert, les entraînant au galop, dans son sillage. Près de Loulou, l’ennui est exclu. À toute heure et à propos de tout, elle sait raconter et a vu et retenu mille choses intéressantes. Sa mémoire est une vraie encyclopédie. Surtout dans ses contes d’histoires arrivées et quand elle gratte la vie des grands seigneurs polonais avec tous leurs fastes et leurs us et coutumes. On aimerait l’écouter pendant des nuits entières au coin du feu.

Je suis sûre que nos pensées se rencontrent souvent dans le ciel bleu de Silistra, où les bons souvenirs et les heures d’intimité amicale que nous y avons vécues doivent nous réunir.

Ma pensée a glissé aussi vers son frère, l’ami Léo, sympathique à tous. Polonais par son père, mais sujet autrichien, comte Starzenski, dans quel dilemme doit se débattre ce jeune cœur qui a une mère roumaine, née princesse Bibesco, des grands-parents français, dont le maréchal Ney, des cousins et de nombreux liens amicaux en Italie. Sur quel front trouvera-t-il la haine nécessaire pour se battre sans douleurs et sans regrets ?

Au-dessus de cette ronde de visages amis, plane la belle figure de Stella Eliade, aux yeux vraiment d’étoiles. Peut-être les plus beaux yeux que j’ai connus et qui a voulu les fermer prématurément sur un secret qu’elle n’a dévoilé à personne. Chaque fois que je pense à elle et à sa fin tragique qu’elle a su organiser avec une énergie que je ne lui avais jamais connue, des larmes brûlantes montent de mon cœur. Cette créature avait reçu du ciel bien des dons de beauté, qu’elle ne savait pas faire valoir. Des yeux immenses d’un gris particulier, bordés de cils foncés et recourbés, amenaient l’image de lacs nordiques, ombrés de sapins noirs. Un corps long et mince portait une poitrine ravissante en forme de coupe. Ses longs cheveux tombaient en une lourde masse châtaigne, jusqu’à ses reins. Mais je m’émeus surtout en pensant aux lignes si belles et si pures de son cou, un cou de Diane, en l’imaginant serré dans un spasme suprême par le lacet meurtrier qu’avec un extrême sang-froid elle y avait attaché, tout en aspirant en même temps les effluves d’une bouteille de chloroforme. Fin affreuse, seule, désolante, d’une belle créature, martyrisée par une pensée obsédante dans une banale chambre meublée de Sinaia !

Pauvre Stella chérie, étoile trop filante de notre génération. Sa belle image restera ancrée au fond de mon cœur, toujours et infiniment je regretterai de ne pas avoir été là pour retenir ma mystérieuse amie au bord du précipice…

Jeudi 8 – 21 septembre

Hier soir, j’ai eu grand plaisir à remuer mon panier rempli de figures amicales. Après y avoir péché les visages aimés, c’est avec affection que je les énumère dans mon journal. Il est bon et rafraîchissant de revivre au moins par la pensée les jours passés avec les compagnes qui montent côte à côte avec vous la route de la vie. Je ne veux pas devenir complètement prisonnière de ce monstre pesant, fille de la méchanceté et de la convoitise, qui s’appelle la guerre !

[…]

Par moment, il me semblait voir passer une fraîche idylle au bord d’un ruisseau clair serpentant entre les jambes lisses et blanches des bouleaux. Suivait l’été rutilant, mais trop court, dont il faut profiter par toutes les antennes du corps et de l’âme. Les torrents déferlent de la forêt avec un grondement enchanteur. Les cosaques, sur leurs fringantes montures, rivalisent dans leurs courses d’habileté et de courage, pour étonner et conquérir leurs belles. Tout est force et vie… Puis, tout à coup, le paysage devient rigide et s’ouate sous l’énorme couche de neige. La vie en est presque suspendue. On se regroupe au coin des foyers, alors les chants reprennent et élèvent leur mélancolique nostalgie, accompagnés par le crépitement des énormes bûches. Seules les notes du ténor, hautes et pures, comme sixtiniennes, lancent leur cri d’amour et d’espoir. L’accord final, prolongé comme un écho, est bien l’image des longs hivers russes, ensevelis sous leur manteau blanc.

D’autres chants, courts et brutaux, éclataient tout à coup, comme une trompette. Ils vous fouaillaient de leurs dardes enflammés, vous plongeant dans un monde de luttes, de haines et de victoire. On ne voyait pas les chanteurs, qui étaient dans une pièce adjacente, c’était parfait, on ne pouvait être troublé ni par les mimiques ni par les visages s’escrimant ou rougissant sous l’effort.

En les écoutant et tout en faisant honneur aux bonnes choses, j’ai entamé une discussion sur la musique avec mon voisin de gauche, qui écoutait aussi avec religion et ne parlait que pendant les pauses. Averescu disant son mot, nous a parlé avec feu de la musique italienne. Cela détonnait avec son masque militaire, cette petite porte ouverte sur un Averescu inconnu, un tantinet sentimental et clair de lune !

Vraiment, pour moi, la musique est l’art suprême, le plus pénétrant et celui qui rend le mieux l’âme et le caractère de chaque pays. Je sentais combien cette musique russe devait aller avec la nature et les hommes de ce pays. De même que la musique italienne nous rend le charme languide de la plus belle des péninsules, les promenades en gondole, dans une Venise doucement pastellisée, les soirs enchanteurs de la baie de Naples. Toute cette beauté italienne qui vous soulève l’âme et dont le plus petit détail dans le paysage se compose comme une œuvre d’art.

La musique française, elle, allume la gaieté de vivre, on y retrouve l’esprit pétillant, ses luttes de vaillance à base de haute politesse, un fin savoir-vivre, tout en ne repoussant pas, au moment voulu, une belle ligne classique puisée peut-être dans nos paysages de l’Ile de France et sur les bords élyséens de la « Molle Loire. »

L’allemande est belle, pleine, construite puissamment, pour moi elle dégorge de trop de richesses et m’écrase souvent. En tous cas, elle ne peut m’atteindre directement à toute heure. Exception faite pour Beethoven, qui plane sur tous et qui n’est pas seulement allemand, mais une source universelle à lui tout seul.

Et la musique espagnole, peut-on entendre sa cadence sans voir immédiatement le déhanchement d’une Conchita aux yeux de feu, mordichonnant un œillet rouge ? Combien d’airs entendus, parfois venant vous trouver de loin sans que vous sachiez leur nom, peut-être évocateur, ni leur auteur, et qui font dresser devant vous l’Inde ou les îles parfumées, le Cirque ou les personnages d’un salon rococo.

Quelle longue digression ! Tout cela pour en revenir à dire que les chants russes ont une puissance pareille à celle de leur immense empire. J’ai remarqué cette force qui plie votre attention. Sur du classique ou sur des ritournelles connues, les conversations continuent pendant le repas et les fourchettes n’arrêtent pas leurs offices. Mais, que s’élance tout à coup la chaleur des voix russes, vous en êtes atteints comme d’une flèche, vous devez vous soumettre et écouter… Peut-être ces accents un peu sauvages vont-ils agiter au fond des êtres des désirs pour quelque chose de nouveau, d’inconnu, que vous ne sauriez même pas définir ?

Vendredi 9 – 22 septembre

Leur racontant une partie de bridge à la légation, où Mme C…ci jouait à la même table que ses deux maris et un ex-amant, de Flers s’est gondolé de plaisir devant la cocasserie de la chose.

Tout en évoquant la vie admirable qu’avaient dû avoir il y a une cinquantaine d’années les vieux boyards moldaves, nous avons poussé des soupirs d’envie rétrospective. Nous imaginions les heures de doux farniente sous les cerdacs des grands conacs ombreux, dans le parfum des succulents cafés. L’arrivée des vastes landaus ou berlines, attelés de six ou huit chevaux, amenant de gais et brillants musafirs se succédant selon les saisons. Venus parfois pour un jour ou deux, on ne s’étonnait pas si les amis restaient plusieurs mois ! J’ai décrit de mon mieux les habitudes des fêtes de famille et des saints patrons, les cérémonies religieuses accompagnées de tout leur cortège de traditions et de superstitions sentant souvent le paganisme à plein nez. Chaque boyard, tel un petit satrape, avait en propriété, outre des terres immenses et des forêts chevauchant de province en province, tout un peuple de tziganes esclaves parmi lesquels il leur était facile de trouver les éléments pour un excellent taraf de lautari, jeu de dents éclatantes dans les mimiques toujours exagérées.

Tout en faisant renaître ce temps passé, nous regrettions de ne pas être nés plus tôt, pour en profiter et y jouer notre rôle, et nous constatons que, comme toujours, l’homme croit améliorer, alors qu’au fond il enlève le cachet de toute chose et étend sa banalité écœurante là où il croit perfectionner.

Comme si la perfection seule pouvait avoir un charme suffisant !

Samedi 10 – 23 septembre

Cette admiration pour les cantinières, je la dois en grande partie à grand-père Blondel. Dans son beau château de Juvisy, où je suis née, grand-père réunissait les soirs d’automne autour des flambées de la grande cheminée, le ban et l’arrière-ban de ses petits enfants. Il contait alors des épisodes de la guerre et de la commune vécus par lui où s’intercalaient souvent des figures héroïques de cantinières célèbres. Ces récits aiguisaient en moi le vif désir d’en voir un jour une, en chair et en os.

Dans ma neuvième année j’allais parfois à Champigny-sur-Marne passer de courtes vacances chez une des sœurs de mon père, qui y louait une jolie villa au bord de la rivière. Au fond du jardin, une petite porte cachée sous une frange de lierre, intriguait fortement ma jeune imagination, toujours prête à lâcher sa flamme. J’étais persuadée que cette vieille porte verdâtre et rouillée ne devait s’ouvrir que sur un mystère. Ayant avec grande astuce interrogé le vieux jardinier, il m’apprit que cette ouverture donnait sur une petite ruelle, herbue et feuillue, très peu fréquentée, qui ne conduisait qu’à la maison de madame Charles, la cantinière, personne célèbre et historique dans la petite ville de Champigny. Quelle ne fut pas mon émotion en apprenant que tout près de moi vivait une pareille merveille ! Je suivais partout le jardinier pour le questionner sur ce sujet qui me brûlait. C’est ainsi que j’appris que ma cantinière avait été au siège de Sébastopol.

Une après-midi, n’y tenant plus et enfreignant les défenses expresses de ma tante Lucie qui ne me permettait jamais de sortir seule du parc, j’ouvris avec mille précautions la vieille porte rouillée et grinçante, puis, me glissant le cœur battant dans le petit sentier solitaire, je l’enfilai au pas d’une biche traquée. J’arrivai devant une petite porte en treillage, qui me sembla ne pouvoir être que celle de madame Charles. Je la poussai doucement, mais à mon grand effroi, mon geste timide avait décroché le tintement d’une vive clochette qui, en égrenant ses sons argentins, me sembla devoir ameuter toute ma famille ! Un vieux chien, moitié aveugle, moitié bancal, me reçut en grognant. Dans mon enthousiasme à voir de l’héroïque partout, je fus de suite certaine que le vieux cabot avait aussi plusieurs campagnes à son actif, dont il dardait glorieusement les traces. La voix de sa maîtresse le rappelant, m’indiqua la pièce où se trouvait sans doute madame Charles. Après avoir toqué à la porte d’un petit chalet, je pénétrai dans une chambre enfumée et noiraude, où, dans un grand fauteuil, je vis plongé un tas de chair fripé et barbu, qui, devant ma mine interdite, me demanda ce que je désirais.

Reprenant courage, j’expliquai à cette vieille personne que je désirais vivement voir la fameuse cantinière que je venais la prier de me raconter des histoires palpitantes et que j’espérais qu’elle serait assez bonne pour revêtir une fois pour moi son beau costume de jadis. La vieille femme éclata d’un rire si puissant que je me rappelle que même le chien bancal fila en vitesse et se glissa dehors, puis, se dressant, elle me cria fièrement d’une voix de stentor que c’était elle, la fameuse madame Charles, la cantinière du siège de Sébastopol ! Jamais douche glacée ne fut plus désagréable à recevoir, ni désillusion plus complète ! Je ne pus articuler aucun son devant ma belle image brisée. Je ne pouvais réaliser que ma pure et brave héroïne, qui avait risqué cent fois sa vie, enjambant les blessés au travers de la mitraille pour aller les panser et leur verser à boire, était la même personne que cette vieille brèche-dent barbue… C’était trop affreux, j’en eus les larmes aux yeux et sans autre explication je me suis enfuie avec mon petit cœur ulcéré.

Deux bonds me ramenèrent sous les grands arbres protecteurs du jardin de tante où je restai tapie sous l’épaisse feuillée à cuver ma vexation profonde, ne soufflant mot à personne de cette première grande désillusion de mon enfance !

En roulant vers Medgidia, ce souvenir m’est revenu tout vivant, j’ai senti que malgré les années passées, malgré la vilaine madame Charles, le nom de cantinière a gardé encore pour moi tout son prestige !

Dimanche 11 – 24 septembre

La plume alerte et primesautière de la bonne marquise arrive parfois à me transporter près d’elle mais quand ma tête est par trop boursouflée de ce que j’ai vu et entendu dans la journée, une sournoise angoisse se glisse comme une couleuvre entre ses lignes, pourtant si attrayantes ! J’ai toujours l’impression qu’elle a ouvert au même degré le robinet de sa tête et celui de son cœur et que de ce doux mélange est sorti son style inimitable.

Lundi 12 – 25 septembre

Une fois blottie dans mon lit, je me suis composé en pensée tout le programme musical que j’aurais désiré entendre. Je rêvais que tout à coup le plafond s’entrouvrait et que du ciel, les airs que mon souvenir appelait, tombaient en joyeuse farandole illuminant ma chambrette et chassant la mélancolie des idées noires. Ce fut d’abord une ritournelle vive et gaie qui semblait refléter au soleil des poissons d’argent sous l’eau claire. Suivirent les Arabesques de Debussy jouées sur des harpes célestes, puis ses Reflets dans l’eau qui vraiment sans l’influence de son titre vous rendent en perfection l’automne à Versailles, les tritons moussus et l’odeur des feuilles mortes tombant sur les grands miroirs d’eau. Puis mes amours : Chopin, une petite valse surannée, une douce barcarolle, le coup de fouet d’une de ses mazurkas. Dans ma tête bercée d’un demi-sommeil se suivaient des fragments de réminiscences qui enchaînaient leurs anneaux d’or. Pour finir j’aspirais à un formidable Beethoven qui écrasa en moi tous les doutes, toutes les craintes et qui puisse dans ses bras puissants m’emporter dans une sphère lointaine… Je ne sais à quel moment j’ai coulé dans le sommeil, bercée profondément dans la symphonie de ces mélodies rêvées.

Dimanche 18 septembre – 1er octobre

Les deux Marioara nationales étaient les deux grands points d’attrait de la plage. La brune et mitocante Voiculescu qui prenait ses bains d’une façon aguichante avec cris et éclaboussements bruyants accompagnés de grands gestes dignes d’une Camille en imprécations. Elle était fidèlement suivie par son amant en titre, un juif dont le gros ventre, au cas échéant, aurait pu lui servir de bouée de sauvetage.

L’autre, la Ventura sirène, perverse et dangereuse, aux splendides yeux verts, ne se baignait qu’à l’écart, en jouant la dame distinguée, entourée seulement de quelques admirateurs, triés sur le volet. Si j’avais été le berger Paris, je n’aurais pas hésité à offrir la pomme à la Ventura. Outre sa beauté étrange elle a un charme peut-être inquiétant, mais énorme. De plus, elle sait s’habiller et portait une série de robes aux couleurs finement nacrées qui s’harmonisaient avec ce paysage de sable et de mer et semblaient en être souvent composées. Tandis que la Voiculescu était souvent effrayante, tirante et tirée dans ses atours rutilants de rouge de bleu cru et de vert acidulé.

Ces deux femmes formaient deux clans qui se détestaient et se crachaient dessus avec un ensemble parfait. Comme le moindre coup de vent sur la mer déclenche le roulement des vagues présage de tempêtes, la conversation la plus innocente d’un partisan de Ventura avec une personne du clan Voiculescu ou vice-versa, déchaînait de petites scènes qui pour nous, simples spectateurs, étaient de petites comédies. Dans la grande salle à manger du Palace hôtel tout le monde se retrouvait aux repas, pilé par petites tables et affamés après les ébats nautiques. Les caquetages allaient leur train, cancans et potins volaient d’un groupe à l’autre. Après le repas, le seul geste possible était une sieste prolongée. À la fraîche, les enragés filaient cultiver leur vice, au casino, d’autres comme Claire et moi, préférions cent fois une promenade sur la jetée ou un musardage autour du port à odeur de goudron. On ne s’en faisait pas, il y a un mois et quelques jours !

[…]

Ce ménage, n’ayant pas d’enfant, a reporté tout son affection sur un perroquet blanc, à crête impertinente qui répond au nom de Jacquot. Il se trouve toujours au sein de la famille, trônant dans une belle cage blanche. Jamais cet amour pour cet animal ne m’avait paru aussi exagéré et avec une note de ridicule achevé, comme en ce moment.

L’autre été, les enfants royaux, Elisabeth et Nicolas ont habité quelques temps chez les Mumuianu, avec leur suite. La princesse Elisabeth, belle et sage, prenait des bains de boue pour ses jambes délicates. Nicolas, un diablotin terrible, adorait la mer. Il allait souvent, avec son précepteur, visiter les bateaux en rade et faire mille farces aux marins. Ayant déniché un jour la cave à liqueurs du préfet, il goûta tous ces jus sucrés à tour de rôle et se pocharda comme un vieux troupier !

Le prince Ferdinand et la princesse Maria étant venus passer un week-end à la mer et voir leurs enfants, le préfet et la préfète offrirent un grand thé en leur honneur. Titi avait fait une orgie de fleurs dans ses salons et de gâteaux à son buffet. Comme toujours, la cage de Jacquot trônait en bonne place. En passant devant le favori, la princesse Marie s’arrêta pour l’admirer et le taquiner un peu. Passant ses doigts blancs et potelés au travers des barreaux, elle essaya d’animer le perroquet qui restait impassible à cette invite. Mumuianu voulu montrer les talents de son fils et le pria de dire quelque chose. Malgré les chaudes insistances, Jacquot roulait un œil torve sur l’assistance et restait le bec cloué. On finit par appeler la maman Bratescu qui avait grande influence sur le coco chéri et qui, avec une voix des plus mielleuses, pria le chouchou de dire quelque chose à Son Altesse royale. Alors le perroquet, dans un grand silence attentif, laissa tomber ce seul mot : « Caca ! » Ce fut une hilarité formidable. Le prince Ferdinand s’en était congestionné toute la face ! Seuls, les trois Mumuianu, pâles et défaits, en crurent leur siège de préfet à tout jamais écroulé. Ils en furent malades pendant plusieurs jours ; quant à Coco chéri il fut privé de dessert et de fruits exotiques !

Au milieu de ces petits travers, les Mumu sont de très braves gens. Lui, avocat de son métier, est un libéral de veille souche. C’est un très honnête homme et un travailleur respecté.

[…]

Le tout Bucarest des premières, s’était déplacé trois jours à l’avance, pour assister aux manifestations données en l’honneur de cette grande visite. Les moindres chambrettes avaient été retenues à l’avance à coups de billets de banque.

Piquées de curiosité, mère et moi, accompagnées d’une grande bande d’amis, nous sommes venus passer quatre jours dans la ville en fête.

Le ciel avec un joli ton de bleu de bleuet s’était mis de la partie et chaque jour il était zébré par le vol de nos avions, car nos meilleurs pilotes s’étaient donnés rendez-vous au bord de la mer, et évoluaient avec grâce et courage sur des appareils Farman, Nieuport et Bristol Coanda.

Mère désirait depuis longtemps goûter la sensation de se sentir oiseau. Je pensais que pour un baptême de l’air, elle ne pouvait choisir une plus belle occasion, aussi, le matin du grand jour, nous nous sommes rendues en auto sur le plateau en dehors de la ville où les avions avaient atterri. Il y avait là tout un fourmillement sorti de terre. Pilotes, mécaniciens, militaires et civils, s’affairaient autour des appareils. Des centaines de badauds, ravis de pouvoir enfin approcher les beaux oiseaux blancs que d’habitude ils ne pouvaient admirer qu’en l’air et en se tordant le cou, pressaient de leur curiosité le cordon de troupe qui protégeait les aéros.

Le chef de l’escadrille, un pilote de la première heure, le capitaine A. Popovici, étant un de nos amis, c’est à sa prudence reconnue que je confiai la vie et les émotions de la chère maman.

L’atmosphère était pure et limpide. Sans une secousse, l’oiseau s’envola vers la haute mer, au devant du yacht impérial Standard qui amenait le tzar et sa famille venant de Crimée. Les aviateurs le découvrirent quand il approchait de la côte, entouré et gardé par plusieurs cuirassés, telle une meute de chiens fidèles.

L’avion, comme un grand albatros de l’océan, décrivait de larges cercles au-dessus du blanc navire, attirant l’attention des illustres passagers et de nombreux mouchoirs furent agités en son honneur. Notre oiseau suivit ensuite le sillage du cortège marin qui laissait une large traîne d’écume sur le vernis tremblant de la mer. Le Standard laissant ses puissants gardes du corps à l’extérieur, pénétra seul dans l’enceinte du port et y fit une entrée majestueuse. L’avion, après avoir décrit quelques belles spirales au-dessus des officialités alignées sur le quai pavoisé, revint se poser près de nous. Les voyageurs étaient enchantés d’avoir assisté à cette arrivée historique et par ce beau jour sans nuage. La mer, vue de si haut, avait, paraît-il, une couleur divine et une transparence étonnante. Je me souviens que mère racontait avoir repéré au fond de l’eau du port des milliers de boîtes de conserves qui semblaient des poissons ronds et ventrus de formes nouvelles.

Ma belle-maman, animée et toute transportée par son premier voyage dans l’espace, en descendant de la carlingue, remercia son pilote en l’embrassant sur les deux joues.

Tout en regardant la mer, les bateaux, ce même paysage, les souvenirs nous revenaient en foule et nous évoquions avec les Mumuianu ces fastes passés. Les arcs de triomphe, les guirlandes de verdure, courant de maison à maison, les tapis où se déployaient tout l’art roumain, étendus sur les balcons et les centaines les milliers de drapeaux aux couleurs des deux nations amies, claquant au vent du large.

De l’aube à la nuit, la foule déambulait dans les rues. Le but de ces ballades était de juger comment chaque propriétaire ornait sa maison, d’admirer l’exposition des jolis et gais tapis à couleurs vives dont les Olténiens surtout étaient à eux seuls toute une floraison. On ne ménageait pas les critiques, par contre, aux décorations municipales dont le goût lourd et pompier vous faisait souffrir. Des groupes stationnaient sur les trottoirs tout frémissants, et ne se rassasiant pas de voir passer et repasser les voitures et les landaus découverts contenant les ministres, les hommes politiques du jour, les généraux et les amiraux.

La veille du grand jour, le prince Ferdinand et Ionel Bratiano vinrent comme de simples mortels jeter aussi un coup d’œil aux derniers préparatifs. Nous rencontrant, les Robesco et moi, ils nous emmenèrent avec eux. Le prince avait l’air assez agité à la perspective de l’entrevue du lendemain. Je m’imaginais sans peine que son invincible timidité allait être mise à dure épreuve. Faisant part de ma pensée à I. Bratianu, il dit que cette visite pouvait émouvoir car elle avait un grand caractère. L’empereur de toutes les Russies se dérangeait pour la petite Roumaine et du reste le roi Charles était lui-même émotionné de la réunion qui se préparait et fort content.

Le matin de l’arrivée, les trottoirs étaient bondés de monde qui eut sa part de contentement en voyant passer et repasser les rois et les reines, la jolie série des enfants royaux, Carol, Nicolas le petit tzarévitch, Alexis et les jeunes princesses. La princesse Elisabeth seule manquait à ce bel ensemble avec son profil de médaille, étant alors en voyage en Espagne. Les jeunes princesses russes n’étaient pas laides, mais mal attifées et paraissaient ternes à côté des teintes de lys et de roses de nos petites princesses Marioara et Ileana. Quand les voitures passaient au trot des chevaux superbement harnachés aux gourmettes écumeuses, la chevelure de la princesse Mignon était une comète d’or agitée par la brise de mer.

À la descente de leur yacht, le tzar, la tzarine et toute leur suite furent reçus au pavillon que la reine Elisabeth s’est fait construire, il y a longtemps, au milieu de la longue digue qui mène au phare. L’imaginative Carmen Sylva a fait agencer ce petit refuge pour elle en forme de bateau et je suis sûre que malgré l’ancrage perpétuel de ce faux navire, la bonne reine doit parfois se croire voguant vers le pays de se rêves.

On célébra un Te Deum solennel à la Cathédrale. Les cloches sonnèrent à toute volée de leur airain puissant, étendant leurs grandes ondes musicales sur la mer, et allèrent annoncer au loin cette alliance mise d’abord sous la protection du Seigneur. Puis, il y eut revue, déjeuner, thé et le soir, pour clôturer cette mémorable journée, le roi Carol offrit un dîner pour cimenter par des discours officiels, qui aillent tinter aux oreilles du monde, la bonne entente des deux pays.

Pour cette royale agape on avait spécialement construit une salle de proportions parfaites décorée dans un style pur de monastère roumain, dans une symphonie de blanc, rehaussée d’or. Juin étant le mois chéri des roses, la longue table était couverte de leur moisson embaumée qui, par place, se relevait en fusées dans les coloris les plus chauds, où dominaient les rouges profonds, veloutés de noir.

Avec quelques privilégiés, la permission nous fut accordée de jeter un coup d’œil sur ce repas grandiose par un petit œil de bœuf donnant sur la salle.

De notre observatoire central, nous dominions la situation et pouvions parfaitement étudier les personnages principaux jouant cette scène diplomatique.

Le spectacle en valait la peine. Il était splendide. Les uniformes des officiers, brillants de leurs galonnages, luttaient d’élégance avec les habits des diplomates, tapissés de leurs branchages dorés, dont celui de Camille Blondel n’était pas le moins bien porté à mon goût… Les civils même étaient arrivés à animer leurs queues de pie à doses de décorations de grands cordons et de plaques impressionnantes.

Les femmes dans leurs somptueuses toilettes sous l’action de leurs moindres gestes, agitaient les feux de leurs bijoux et l’éclat de leurs pierres précieuses.

La tzarine Alexandra était belle, avec la finesse d’un camée, cependant elle ne pouvait éclipser notre princesse Marie. Elle vous rappelait la pure fleur du magnolia, mais toute sa personne semblait entourée d’un nuage de glace, complétée admirablement, du reste, par les diamants garnissant le diadème impérial qui dominait les traits d’un dessin si parfait. Mais… même le sourire de la belle impératrice n’arrivait pas à animer sa physionomie.

Que notre princesse Maria était chaude et veloutée auprès de sa cousine ! On sentait la vie couler sous la carnation de sa belle figure, de son éclatant décolleté, de ses bras, et éclairer ses grandes prunelles aigue-marine, dont on ne peut toucher le fond.

La reine Elisabeth, revêtue de satin blanc, toute enveloppée de voiles et de dentelles immaculées, ressemblait à un grand bonhomme de neige, à qui on aurait mis, à la place de joues, deux pommes d’api. La bonne souveraine souriait à tous vents, peut-être avec la pensée bien ailleurs !

Du côté des hommes, je ne voyais bien avec un fini de détails que l’auguste visage de notre souverain. Cela n’a rien d’étonnant car cette forte personnalité m’a toujours impressionnée et je dois l’avouer à base de légère frousse. Le roi Carol suivait sans avoir l’air tous les gestes et les expressions de ses convives de marque, décochant sur chacun ses regards bleu acier qui comme des petits coups de scalpel, allaient chercher la vérité sous les fronts.

Du tzar Nicolas, je n’ai rien gardé de passionnant comme souvenir, comme une photo jaunie et décolorée. Ceux qui l’ont approché, comme mon père, par exemple, prétendaient qu’il était très affable et que son sourire charmeur éclairait son visage, comme un rayon de soleil.

Monsieur Sazonov, son ministre des Affaires étrangères avait un visage plus caractéristique, mais pâle, long et antipathique, au fond une vraie face de slave à mystères, capable de tout, froidement. Dernièrement, je l’ai revu à une grande soirée, offerte en son honneur par le ministre de Russie, Poklewski Koziel. En l’approchant et en causant avec lui, sur la terrasse féeriquement illuminée, je ne suis pas revenue sur mon impression de méfiance, vis-à-vis de lui. Sazonov était toujours l’asperge machiavélique de mon souvenir.

Je me rappelais aussi que je n’avais pas attendu le déploiement des toasts pompeux que j’ai en sainte horreur et qui me produisent un creux pénible à l’estomac et que je me suis retirée, emportant seulement dans mes yeux cette muette féerie. Ma tête bouillonnait de tout ce que j’avais vu et entendu dans ce jour, il m’aurait été impossible de rentrer dans ma chambrette occasionnelle. D’autres amies étant dans le même état d’âme que moi, nous avons été en groupe nous promener au long de la mer. La nuit était douce et limpide. Le ciel clouté d’étoiles brillantes, semblait n’être que la continuation des illuminations de la ville. Tous ces points d’or venaient se refléter sur la mer, en dansant au rythme des vagues. Les grands navires de guerre, russes et roumains, avaient souligné la noblesse de leurs lignes par de fins cordons endiamantés. Cette armature éblouissante leur prêtait des contours chimériques, les transformant en une flottille de rêve.

Pendant les quelques jours passés à Constantza, les aimables commandants des bateaux roumains ancrés en rade nous invitèrent pour des repas tout à fait charmants. Ces chefs, portant la touche sympathique des hommes de mer, faisaient assaut de bonnes grâces pour les Bucarestois de passage, rivalisant en riches pavoisements, menus choisis, arrosés de vins fins et amabilités fleuries.

Hélas ! maintenant, nous ne pouvions que dire comme le poète : « Où sont les roses d’antan… » Seule la mer, dans son immuable grandeur, était toujours là, puissante sous son agitation contenue et supérieurement belle, dans sa robe de bleu cobalt, collerettée d’écume blanche.

Dimanche 16-29 octobre

Si depuis mes plus tendres années j’ai eu le respect passionné pour les choses du passé et que j’ai toujours aimé m’entourer de meubles, d’objets et de bibelots, ayant appartenu aux « mères-grand », je n’avais cependant jamais eu l’occasion de descendre si loin dans les siècles passés ni d’aller fouiller au sein de la terre, pour récupérer quelques fragments de la vie d’alors. C’est pourquoi je garde reconnaissance au professeur Parvan qui, pendant un de ces séjours à Silistra, a ouvert en moi cette porte vers un inconnu plein de mystère qui m’intéresse vivement.

À Silistra et dans ses environs, sur des hauteurs dominant des fonds de vallées où le plus souvent n’aboutissaient ni chemins ni routes, j’ai fait des prospections passionnantes en grattant cette terre foulée jadis par les grands voyageurs scythes, Gètes, daces ou romains, qui ont semé sur ces provinces les souvenirs ineffaçables de leurs existences et de leur passage dans ce grand mouvement de la mer aux montagnes. Que de satisfactions j’ai eues le printemps dernier, chaque fois que, grâce à un travail systématique et suivi, on découvrait une station romaine dans notre Durostor. Le plus souvent, c’est sous les pioches et les pelles de Turcs embauchés pour cette exhumation et qui étaient heureux de s’acquitter ainsi de leurs jours de prestations que toute une intéressante floraison sortait de terre. Avec une petite pelle appropriée j’aimais prendre part à ce labeur, à la résurrection de fragments de vases à cannelures fines et variées de petites lampes à huile tenant dans le creux de la main et quand parfois une amphore ou un pot nous était redonné dans toute l’intégrité de sa belle ligne et de sa forme initiale, alors le bonheur était complet. Parfois, aussi, quelques piécettes usées, frottées par le temps, coulaient avec la terre à nos pieds. Cependant, toutes mes préférences allaient à ces adorables petits pieds de verre, ronds et polis, demeurés intacts alors que leurs calices ne sont plus que poussière et qui dans leurs irisations gardent la couleur précieuse des eaux de Venise. Je suis contente qu’avant l’évacuation précipitée de Silistra on ait pu emballer et expédier à Bucarest ce butin, prédestiné à être honoré au musée d’antiquités. Ainsi, il ne tombera pas aux mains des slaves qui n’en sont pas dignes et probablement n’en apprécieraient pas la valeur.

Mais… de fil en aiguille où t’es-tu laissée entraîner, ma chère enfant ??…

Pour en revenir à Carsium, la vue du haut de la cité est large, imposante et je veux croire que les anciens qui choisirent cette position ne le firent pas seulement en vue de leur sécurité et de la facilité de sa défense, mais aussi subjugués par la grandeur environnante.

[…]

Elle a étudié sérieusement le dessin et le pastel. À mon arrivée en Roumanie, c’est une des premières jeunes filles dont j’ai fait la connaissance. Ayant voulu faire mon portrait, nous avons beaucoup causé pendant les séances de pause et c’est ainsi que notre amitié est née. Mais le pastel est sorti effroyable et, à mon grand désespoir, soulignant, avec un excès digne d’une glace déformante de foire, ma tête en poire. J’ai eu tant de peine en me regardant que, depuis lors, il gît renfourné au grenier, nez contre mur ! Parfois, dans Claire, je sens un inconnu qui me trouble, son manque de féminité se fait durement sentir. Suis-je influencée par son système pileux ? Je ne crois pas. J’ai plutôt l’impression qu’une forte dualité travaille tout au fond de son être et qu’au moment de la procréation la balance a oscillé fortement et s’est peut-être trompée en penchant pour finir du côté femelle… Êtres, sexes, races, que l’on est petit, ignorant, je dirais même le mot roumain qui fait image inapoiati devant ces grands mystères de la création et de l’humanité.

Vendredi 21 octobre – 3 novembre

Aline est certainement pleine de qualités. Même en temps de paix elle déployait son activité près des malades et des indigents, faisant vraiment partie agissante de plusieurs bonnes œuvres où, d’habitude, croupissent tant de poseuses inutiles. Mais je pense que tous ces devoirs, ces aumônes, ces charités seraient tellement mieux appréciés, accompagnés d’un sourire !

Aline avale toutes les visites ennuyeuses, ne rate pas un mariage ou un baptême et se rend au chevet des mourants sans famille. Elle combine des unions mais avec la même dextérité, aide à les dénouer. À côté de qualités de fond, cette curieuse nature ferait se battre des montagnes. Colportant de l’un à l’autre les critiques émises, elle ne ratera jamais l’occasion de vous raconter le cancan qui peut vous être désagréable sous couleur de vous rendre service. Cela me rappelle avoir entendu un jour la reine Marie se plaindre chez Marie Nicole Darvari des visites de certaines vieilles personnes de Bucarest qui ne venaient jamais la voir que pour lui dépeindre la bave que méchants et envieux déversaient sur elle, en catimini. La reine en regardant la charmante Euphrosine Ghica qui était présente disait : voilà une amie que j’apprécie, depuis que je la connais, jamais elle ne m’a rapporté la moindre chose qui m’ait amertumé le cœur. La chère Aline, par contre, doit trouver un certain plaisir à vous amertumer, ce qui fait surgir entre elle et ses amies, ses demi-sœurs et les nombreuses petites parentes pauvres qui gravitent autour d’elle, les tignasses emmêlées d’éternelles brouilles, fâcheries et raccommodages.

[ …]

Nous avons soupiré et pleurniché sur nos homes bucarestois. Les Costinesco ont une maison charmante bâtie d’après leurs idées et leurs plans. Le hall surtout est très sympathique. La lumière y pénètre gaiement par une large baie, donnant sur une terrasse où, pendant les beaux jours, on peut prendre ses repas sur un des côtés du hall ; creusée à un mètre du sol, dans l’épaisseur du mur, s’ouvre l’arche d’une petite cheminée à la Provençale, où crépitent toujours quelques bûches que la flamme alerte, comme une langue de bavarde, dentelle capricieusement. Ce petit foyer semble l’âme chaude et rougeoyante de la demeure. C’est autour de lui que l’on se groupe pour évoquer des souvenirs, critiquer le temps présent ou mordre à belles dents son prochain. Cette alvéole de lumière crée, sans contredit, une atmosphère pleine d’intimité.

Comme chaque être tient à sa niche ! Pour ma part, chaque fois que l’on parle de Bucarest et que d’un coup, la porte de ma maison se dessine sur ma vision intérieure, un sentiment amer comme chicotin se reverse en moi…

[…]

D’excellentes tartines de pain noir, beurrées jusque dans les trous, ont été dévorées avec ardeur. Je dis beurrées jusque dans les trous parce que cet excès m’a fait souvenir de ce que mère me racontait quand j’étais petite et par trop gourmande, au sujet de ses vacances enfantines, passées en Belgique. Chez une de ses grands-tantes, dans le petit village de Blicquy, elle se retrouvait avec une dizaine de cousins, cousines, tous diablotins du même âge. À l’heure du goûter, dans une miche de pain, large comme un cerceau, la tante Alodie coupait pour tout ce petit monde de longues tranches qu’elle beurrait avec soin. Avant de donner à chacun sa part délicatement avec la pointe de son couteau, elle enlevait tous les noyaux de beurre nichés dans les trous. Mère se rappelle avoir rêvé, des étés entiers, de recevoir un jour, par faveur spéciale, la tartine avec tous les trous comblés ! mais jamais ce bonheur ne lui arriva…

Samedi 29 octobre – 11 novembre

Inspiré par notre propriétaire, le judéo-boche Pincas, l’ami nous a conté des histoires juives amusantes. À propos de leur avarice, il en avait vu une bien bonne en se rendant un matin pour affaire chez un richissime banquier juif de sa connaissance. Tout en causant avec lui, ce monsieur Dreyfus se levait de temps en temps de son bureau pour essayer d’attraper avec sa main une des mouches qui voletaient dans la pièce. Ce geste répété avait sidéré de Flers qui s’était immédiatement demandé si la mouche n’était déjà pas logée dans la cervelle du banquier. Celui-ci, s’apercevant sans doute de l’étonnement un peu craintif de Flers, lui expliqua que chaque jour, après avoir fini de se servir de son sucre, il introduisait une mouche vivante dans le sucrier. Si le lendemain il ne la retrouvait pas, il pouvait alors déchaîner tous ses soupçons sur ses domestiques.

Nous avons dressé le tableau agréable de notre retour en France par un beau jour, mais qui se lèvera, Dieu sait quand ?

J’ai été frappée de voir que le marquis, en parlant de cette rentrée parmi les siens, aboutissait aux mêmes réflexions que, maintes et maintes fois, mes parents et moi formulions au retour de nos lointains voyages en pénétrant dans notre noyau familial. Je ne croyais pas que, dans son aristocratie où maintenant les douairières les plus engoncées trouvent chic d’ouvrir leurs grandes portes au cosmopolitisme, on trouve encore tant d’encroûtés et que les réactions soient parfois identiques à celles de mon milieu. Sincèrement, je m’imaginais que seulement parmi mon clan, les gens piétinaient sur place comme des écureuils en cage, s’intéressant surtout à leur petit cercle. Je croyais qu’il n’était donné qu’à nous de retrouver toute une série d’amis et de parents, tontonnant toujours sur le même étage. Comme une certaine de mes tantes, Jenny Broca, membre important de la famille qui tient salon depuis cinquante ans au fond de la grisaille cité Vanneau, donnant dans la rue du Bac ! De Flers certifie que chez lui, famille, relations, se découpent avec les mêmes crans. Les gens rient des mêmes mots, s’intéressent aux mêmes choses et c’est avec effort qu’ils écoutent le récit de vos aventures de voyage. Cela me paraît incompréhensible, car moi, qui ai déjà tant vu, je serais en état de rester des nuits entières à écouter un narrateur retraçant les péripéties de ses bourlingages. J’ai éprouvé qu’il fallait inonder de votre lumière ces mollusques restés accrochés au même roc, pour pouvoir les supporter car ils sont pareils, toujours pareils, et… bien ennuyeux !

En écoutant de Flers qui racontait, décrivait, faisant revivre pour nous toutes les marionnettes qu’il a vues danser devant ses yeux, je sens une fois de plus comme notre spirituel français a le don de présenter les choses drôlement à la rate. La manière dont il refaçonne les personnages dans la matière subtile de sa fantaisie est bien intéressante. Tout en bavardant il agitait sa main blanche, légèrement édredonnée, mais adroite de mouvement. Telle qu’elle doit être pour écrire ce qu’un tel œil observe.

Jeudi 10 – 23 novembre

C’était un vrai capharnaüm où toutes les richesses des autres pièces avaient été entassées par Pincas, le judéo-boche, avant son départ. Il y avait de quoi se distraire en regardant toutes ces choses, les unes belles, d’autres laides à faire pleurer et dignes tout au plus d’un bûcher !… Joie ineffable pour Claire, dans un coin un piano étendait sa demi queue luisante sous la poussière. Avec une satisfaction de tout son être, ma petite amie s’est installée de suite devant le sonore et velouté Bechstein. Le colonel de Renty arrivant sur ces entrefaites, guidé par les sons harmonieux qui faisaient revivre toute la maison, vint nous retrouver au salon et nous l’avons installé confortablement dans un grand Maple de cuir, pour écouter le concert improvisé. La pianiste, préludant en sourdine, finit par se griser elle-même et, dans une suite colorée, elle fit défiler Sinding, Schuman, Chopin, pour finir par notre cher Debussy. De Renty est un amateur éclairé et tout pénétré de musique. Une amitié un peu amoureuse, je crois, le lie à Marguerite Long, la grande pianiste, professeur au conservatoire, qui a lancé de par le monde tant de jeunes virtuoses chez elle et sous son égide éclairée, le colonel a appris à aimer et à comprendre ce monde de la musique, si vaste et beau et autrement pur que le nôtre. Dans des soirées intéressantes, il a connu Cortot, Tenctonius, Vincs et tant d’autres déjà glorieux ou jeunes soleils naissants au firmament de Paris.

Nous nous amusions à échanger les pensées que faisaient surgir pour nous les mélodies.

Après avoir écouté encore deux nocturnes, nous avons entrepris la visite du musée Pincas, se composant surtout d’une collection de tableaux extra-modernes qui me semblent durs à digérer, comme des tronçons de légumes crus. Claire, moins loin que moi des pointillistes, cubistes et coloristes anormaux, a décidé de les étudier à fond pour comprendre leur manière. Le goût de notre proprio n’a aucun éclectisme. Il est plongé jusqu’au cou dans l’école moderne dans ce qu’elle a de plus outrageant. Ce goût est certainement éclos chez lui, hors de nos frontières, probablement pendant ses séjours en Allemagne où les peintres de la nouvelle vision ont trouvé des débouchés pour leurs exagérations. De nombreux tableaux sont pendus sur des panneaux, d’autres sont rangés mélancoliquement, le nez au mur, attendant le retour de la paix pour se balancer de nouveau au bout de leurs cordes sur les papiers, imitations de grand style de la maison, et ceci me semble le comble de l’horreur que Pincas ait pu pendre des femmes vertes à chair de noyées, des natures mortes plus que mortes, des cubes superposés avec, de temps en temps, un œil perdu au bas du cadre, tout cet imbroglio de cerveaux malades sur une tenture murale Louis XIV à ramages alourdies de grenades grand style !

J’admettrais encore les rondeurs et les luminosités des pointillistes. La nature n’est faite que de plans s’emboîtant avec la grâce la plus parfaite et avec des fondus qui lui permettent de passer d’un sujet ou d’une couleur à une autre, sans vous faire souffrir comme un fruit vert sur le nerf d’une dent malade ! Moi qui adore l’harmonie, je me blesse à tous ces cubes et puis je n’aime pas qu’on se paye ma tête et j’ai la conviction nette qu’à part les chefs de file qui ont sans doute une croyance vers un but, les autres sont de vulgaires farceurs. Cette manie qui éclate de tous côtés, d’apprécier avec un tel engouement ce que nous faisons, au détriment de ce qui a été fait et consacré par le temps, m’agace. C’est d’un orgueil insupportable et je ne vois pas la nécessité absolue de vouloir toujours sacrifier une époque à une autre comme le font les jeunes artistes actuels. Comparer des talents à d’autres talents pour écraser les disparus. Ce que je reproche le plus aux modernes, c’est leur goût affreux. N’ayant plus de base solide, ni leur chemin jonché de points de repère, ils doivent s’en tenir à leurs propres élucubrations. Pour ceux qui ont vraiment l’étincelle du génie, c’est parfait, mais pour tout le menu fretin, qui veut suivre le mouvement, c’est la catastrophe. Au moins, avant, les médiocres ne vous faisaient pas ce mal affreux qui choque la vue et le bons sens. Un Ruysdaël à côté d’un Corot, un Van Dyck côtoyant un Rembrandt, semblent se tenir avec leurs mains géniales, dans une ronde harmonieuse. Mais le voisinage des modernes entre eux ne peut qu’être tuant pour les uns comme pour les autres, et vraiment, sans partis pris, seul le mot : croûte ! vous vient à l’esprit, mais enfin des goûts et des couleurs il est difficile de discuter !…

«— Mes amies, disait le colonel, après avoir longuement étudié derrière son lorgnon les nues, les fleurs et les paysages, ce qu’il y a de mieux ce sont les natures mortes. Il y a là des valeurs qui sont belles.

— Moi, je marche à fond dans tout ce renouveau, proclamait Claire. Cela vous a un petit goût acidulé enchanteur. J’aime les natures mortes et je trouve que les Allemands ont trouvé un mot admirable pour le désigner : « Stilleben », la vie en silence…»

Seule, je restais rébarbative dans mon fauteuil et, fermant les paupières, j’évoquais avec délices des chefs-d’œuvres, les bons vieux chefs-d’œuvres…

Dimanche 11 – 24 décembre

Je ne sais si tout au fond il était un ami très sincère de la Roumanie, mais il était certainement attaché au pays. Du reste, le rôle du diplomate n’est pas de faire passer les intérêts de son pays après ses sentiments intimes… Souvent rubicond, découpé à la serpe, le ministre, malgré une sculpture mal dégrossie, porte une certaine dignité d’allure. Bon vivant, il reçoit largement et avec plaisir. Sa table et surtout ses vins fins appropriés sont justement renommés. Très amateur de jolies demies-mondaines, Poklewski, à côté du poker, a aussi la passion de la chasse, c’est un fusil de première classe et à l’automne son tableau de bécasses prend souvent la première place.

Les grandes réceptions qu’il a donnés pendant son séjour parmi nous, si elles n’ont pas éclipsé les charmantes soirées offertes par son prédécesseur monsieur de Giers, aidé par le sympathique et chaud sourire de Marie de Giers, resteront quand même des étoiles brillantes dans les fastes d’avant-guerre.

Une des plus belles fêtes qui se soient déployées dans cette maison de Russie a été celle que Poklewski a donné en l’honneur de son ministre des Affaires étrangères, monsieur Sasonov, de passage à Bucarest. Dans les nombreux salons bleus et or, sous l’éclat des girandoles de cristal, se pressait l’élite du pays. Des fleurs, répandues à profusion, parfumaient l’air, tandis que, coupant la raideur des encoignures, de vrais massifs de verdure montaient à l’assaut des plafonds. Les grandes baies du salon, largement ouvertes, permettaient l’accès sur la terrasse encerclée d’un balcon de marbre et recouverte de tapis de perse, dont le ministre possède une superbe collection.

Accrochés jusqu’aux faîtes des arbres, des milliers de globes lumineux ponctuaient de leurs fleurs colorées le sombre de la verdure. Tout au fond du jardin, niché sous la feuillée, un électricien de génie avait fait éclore un champ de muguets. Les clochettes lumineuses s’érigeant hors du gazon de velours composaient un paysage digne d’enchanter les yeux d’Alice aux pays des merveilles.

De longues bandes de tapis, tissés à la main, provenant des différentes provinces roumaines perdues ou présentes, Moldavie, Olténie, Banat, Bessarabie, étaient, le long des petits sentiers, le catalogue parfait du goût inné des paysannes roumaines. De place en place, disposés en groupes amicaux, des sièges incitaient les couples élégants à la conversation ou au flirt, bercés par l’archet de l’inimitable Ciolac.

Toutes les plus jolies femmes de Bucarest, couvertes de bijoux et parées avec cette élégance qu’elles savent si bien manier, étaient présentes. Vu du jardin, se prélassant sur la terrasse, elles paraissaient des déesses, présentées sur un plateau de lumière. Je revois très bien le héros de la fête, haut, mince, appuyé sur le rebord du balcon. Sa figure longue et pâle ne sourcillait pas mais ses prunelles coulaient dans les coins pour admirer les beautés qui, toutes voiles dehors, étaient venues l’entourer par ce beau soir.

Père me fit faire la connaissance du premier Russe. Nous avons causé sur la Roumanie qu’il trouvait belle et fertile. En lui parlant des fêtes toujours si réussies de sa légation, je lui ai raconté comment les de Giers avaient trouvé le moyen de nous distraire même par les jours de grande neige, en transformant leur jardin, un peu en pente, en parfaite piste de luge. Cette idée amusa Sasonov et l’amena à nous raconter quelques souvenirs d’enfance, mêlés aux grands hivers de son pays.

En croisant le regard de ses yeux clairs, j’avais l’impression nette que l’air calme et aimable dont il avait habillé sa figure n’était qu’un masque qui le démangeait et qu’il devait avoir hâte de se retrouver vis-à-vis de lui-même pour continuer l’élaboration des petits plans qui l’avaient amené à Bucarest.

Ce soir, ces réminiscences d’un temps calme, heureux, m’étouffent un peu… Cette élégance, cette facilité de vivre, avec une gaieté de bon aloi, que cela semble déjà loin ! et pourtant, si peu de mois se sont écoulés. Il est vrai que je suis peut-être attendrie par cette veillée de douce fête religieuse, plus émouvante que toute autre. Des souvenirs d’arbres de Noël, de messes de minuit, m’assaillent, visions de cierges crépitants, trouant l’obscurité de vieilles églises, faisant danser sur les fidèles agenouillés leurs saintes lueurs. Parfum de l’encens se nouant sous les voûtes grises à une voix grave et profonde qui entonne le « minuit chrétien », souvenirs… souvenirs… où s’accrochent aux sapins des années enfuies, tant de belles choses.

[…]

Le feu dont son âme est toujours agitée a passé dans son jeu et dans les sentiments qui le guidaient : Schuman, Sinding, Chopin, Debussy, ont éclos tour à tour sous ses doigts d’artiste. J’ai chanté, accompagnée par elle, quelques mélodies que j’aime, puis, à la demande de tous, le recueil entier des chansons grises de Reynaldo Hahn a défilé, bien approprié à cette atmosphère d’un décembre sans neige et aux remous, aux grisailles aussi des pensées de l’auditoire.

Les discussions et controverses ont porté sur ce que serait la littérature après guerre. Il y avait là un romancier, deux journalistes, un auteur dramatique, un poète. Presque toutes les branches étaient représentées, en plus des amateurs, écrivaillons convaincus.

«— Brutale, comme le caractère des hommes sortis de cet enfer, disait le marquis de Belloy, dont la finesse racée contredisait le mot brutal.

— Pour ma part, rétorquait de Renty, toujours un peu poète et maniéré, je rêverais à un romantisme frais. Après un si long temps passé au milieu des horreurs et des tueries, des haines, est-ce qu’il ne serait pas agréable de pouvoir se retremper dans un monde meilleur ? Sortir pour quelques heures de la matière, en compagnie de personnes aimables sachant bien vivre, bien aimer, et voulant reconstruire en paix.

De Luynes dit, calme :

— On a servi du romantisme à pleins bras. Chaque sol pourrait en enfanter un autre, en puisant dans sa nature, dans ses traditions, son passé victorieux ou douloureux. Pourquoi ne nous montrerait-on pas le monde non pas comme il est, mais comme il devrait être, comme il serait agréable qu’il soit.

— Ils sont ramollis, dit un docteur…

De Flers, avec un sourire au fond de ses yeux finit par dire :

— Il est certain que l’art classique, par exemple, trop calme et imperturbable, ne pourra plus être dégusté par ces jeunes hommes brûlés aux feu du vrai combat. Je crois qu’ils exigeront des œuvres gaies, aidant à soulever la poisse qui les a enfermés comme la moelle dans l’écorce.»

Riants et tumultueux, nous avons interrompu le maître, l’accusant de faire une basse propagande pour le genre « Flers et Caillavet » et avec bonne humeur nous nous sommes attablés autour du goûter.

Claire, qui à ses heures sait être aussi une parfaite ménagère, aidée de madame Sura au nez crochu, avait réussi des petits fours croquants et dorés à point.

Avec du papier vert et quelques branchages, j’avais confectionné un petit arbre de Noël, que j’avais planté au milieu de la table. Pendues aux branchettes par des rubans de couleurs différentes, des décorations, faites en pâte à gâteau, recouvertes de papier d’or et d’argent, ont été décernées à nos invités avec des citations préparées à l’avance pour chacun. Citations dans lesquelles quelques coups de griffes sans cruauté, plutôt quelques gouttes de taquinerie française, n’avaient pas été oubliées. L’idée eut grand succès et déchaîna les rires. Nous nous sommes séparés assez tard, formant en chœur le souhait de nous regrouper au plus vite, sur la route de notre incertaine retraite.

Après le départ de nos invités, bruits et lumières éteintes, je suis restée paresseusement allongée dans la pièce tiédie par le rond et ventru poêle de faïence blanche et je n’ai plus bougé jusqu’à minuit, suivant le conseil du poète : pour revivre le passé, ramassez les feuilles mortes du souvenir et raccrochez-les à vos branches.

Jeudi 22 décembre – 4 janvier

Heureusement, ma propriétaire, madame C., femme d’un avocat, lettrée et intelligente, m’a offert la clef de sa bibliothèque. J’aurais voulu plonger mon nez dans plusieurs livres à la fois comme lorsqu’on reçoit un grand bouquet, on aime à y enfoncer son visage, pour respirer d’un coup toutes les senteurs mélangées. Parmi quelques beaux livres, reliés avec goût, j’ai trouvé un récit tout à fait captivant, d’un voyage en Asie, il y a quarante ans. Une belle gravure montre Brousse, cette ville merveilleuse, ruinée si souvent par les tremblements de terre, mais toujours reconstruite avec amour et beauté. Brousse qui possède un grand pont sur l’Urghandé. Sur ce pont, où pour mieux dire à l’intérieur, habite la corporation des tisseurs de soie. De cette fameuse soie de Brousse, fluide, transparente, comme une aile de papillon et qui se teignait pour les belles emmurées des harems, dans toutes les couleurs du prisme.

Jeté hardiment sur le ravin de la « vallée Céleste » le (Kenk déré), il s’appuie sur les flancs de l’Olympe. Dans son arc ogival, unique, gigantesque, sous lequel se précipite le torrent écumeux, s’encadre un magnifique paysage. Une autre gravure montre les ouvriers, confortablement assis sur de larges estrades, recouvertes de tapis, tissant et brodant. Quelques-uns uns, charmés sans doute par la beauté des sites, avancent leurs têtes hors des étroites fenêtres qui garnissent la façade du pont pour le contempler. Comme accompagnement de musique, ils ont le mouvement des cascades et le chant harmonieux des bulbuls. C’est bien le travail attrayant que je rêverais pour tous les tâcherons du monde, que l’on devait trouver dans ce phalanstère asiatique.

Je note ici aussi un modèle de tapis qui me semble si beau que je rêve de le copier un jour. Quelle joie ineffable ce serait au réveil de poser ses pieds nus sur une pareille merveille, il semble que tout le jour en devrait garder le beau reflet. Ce tapis, enlevé dans la tombe d’un Shah de Perse par Soliman le Magnifique, est aussi beau à regarder que la plus riche corbeille de fleurs, sortie de l’imagination d’un artiste jardinier. Vieux de trois cents ans, sa fraîcheur semble étonnante. Sur un fond gros bleu, couvert d’arabesques, bleu pâle et argent se découpent harmonieusement des coins rose de Chine, parsemés de fleurs turquoise vert de gris et d’un certain lilas, adorable de douceur. Pour obtenir ces tons, les laines étaient teintes parfois jusqu’à soixante fois. Le dessin comme les distances des bordures, la division des espaces, tout est bien composé et gardé, comme le fruit de cette science traditionnelle.

Chaque année les tapis sont déposés quinze jours au fond de la rivière pour en sortir plus frais et plus brillants que jamais.

Mercredi 28 décembre – 10 janvier

Dès que l’on pénètre à l’intérieur chez madame Mendel, on se sent de suite baigné dans une atmosphère d’intelligence et de culture. Dans le hall, le grand piano à queue ouvert, garni de ses partitions, attend l’artiste. Des revues traînent sur des petites tables, doucement éclairées par la lueur rosée d’un abat-jour, propice à la lecture et à la beauté des femmes. Une bibliothèque, longue et basse, qui tenait tout un panneau, renfermait des livres présentant leurs dos enjolivés de belles reliures. Dans le petit salon voisin, le visage étroit et oblong, un peu Velázquez, de madame Mendel, auréolé d’un flou de cheveux blancs, se détachait sur les teintures sombres. C’est une aimable personne qui a une conversation intéressante. Ses yeux vous étudient, ils doivent savoir beaucoup de choses sur la vie et sur les êtres. Grâce à Dieu, on a parlé d’autres choses que de la guerre ou de la nourriture, et on a évoqué Rome et les beaux voyages. Puis, Zita Mendel s’est mise au piano et tour à tour Chopin, Liszt, Debussy ont fait leurs entrées. Nous avons écouté et savouré avec recueillement. Zita est certainement une grande pianiste, mais dans Chopin la note émouvante n’a pas donné sa plénitude. Ce fut pour moi une bonne et réconfortante fin de journée et qui m’a fait du bien. J’avais tenu à m’habiller en civil et j’avais revêtu une robe de Jeanne Lanvin que j’aime, un bleu de roi, brodé d’arabesques argentées, d’un dessin médiéval. J’ai bien regretté cette tenue dans laquelle je me suis sentie empesée et gauche, trop habituée maintenant à ma simple et souple tenue d’infirmière.

Jeudi 19 janvier – 1er février

Par nécessité, mais surtout par curiosité, j’ai pénétré dans le vrai quartier juif, le fameux Targu Cucului. Une sensation d’étouffement m’a enveloppée quand je me suis vue entourée de nombreux types, de cette grande famille proscrite. Pour la première fois, j’ai compris l’antisémitisme. Non pas que je sois sectaire, mais j’ai senti parfaitement que si j’étais condamnée à vivre au milieu de ce grouillement, j’en crèverais !… Quelques-uns me faisaient même un peu peur, surtout les vieux maigres à boucles embroussaillées, encadrant des visages parcheminés comme d’antiques in-folio rongés par les insectes. Sous le rebord de leurs petits galurins noirs, ronds et crasseux, ils semblaient vous guetter de leurs yeux de chasseurs de loup. Leurs magasins, dont la plupart sont plutôt des échoppes, sentent l’ail et le suint. Là, on les voit par petit groupe discutant affaires ; là ils vivent, là ils meurent.

J’ai acheté un peu de mercerie, mais rien n’est appétissant dans ces boutiques, qui ne sont ni fournies ni achalandées et qui semblent attendre quelque chose, mais quoi ? La faillite ? ou un départ précipité ? Même les cris des enfants qui jouaient sur une petite place pavée de pierres et d’herbe et qui auraient dû exhaler jeunesse et gaieté, n’étaient que criards et désagréables au tympan. Quoique de même race, quel long chemin à parcourir entre ces terribles juifs d’en bas et un Rothschild ou un Blank même, et pourtant tous ont leurs racines plantées dans un ghetto. La distance semble plus courte entre notre classe supérieure et nos parents déshérités de la fortune.

Vendredi 3 – 16 février

C’est un pilier du parti libéral où, de fondation, il est ministre de l’Agriculture. Son influence à ce ministère continue même quand son parti n’est plus au pouvoir et qu’il n’en est plus titulaire. Je le connaissais depuis longtemps, mais c’est à Silistra que, l’ayant plus intimement approché, j’ai pu l’apprécier. Avant la guerre, pendant la belle saison, il venait faire des inspections dans le quadrilatère, suivi d’un cortège de ses collaborateurs, plus ou moins experts en la matière. Pour cette revue sensationnelle, les départements de Durostor et de Caliacra s’agitaient plusieurs jours à l’avance. Les sous-préfets sur les dents rivalisaient d’imagination pour se pousser du col et présenter d’une manière intéressante et même avec une certaine note décorative tout le cheptel de petits chevaux dobroudjiens, rondouillards et pleins de feu, et les lents bovidés, et les immenses groupements ondulants des troupeaux de moutons gardés par de splendides chiens à poils longs et roux, sauvages et ne voulant connaître que leurs maîtres, de vrais mocans à tête ancienne ; suivait la section des porcs. Il y en avait de toutes les races, depuis les longs et roses yorkais, en passant par des spécimens trop comiquement truffés, pour finir dans le plus grande nombre avec ces fameux Mangalitza frisés comme des gosses anglais. Ces bêtes étaient réunies dans de grands parcages, fermés soit par des haies de saules, soit par des imitations de vrais paddocks aux barrières blanches chaulées. Des arcs de triomphe de verdure, ponctués de fleurettes des champs et de phrases de bienvenue. Des portes à pancartes indiquaient le nom de la commune exposante.

Alecu Constantinescu, rouge, replet, suant, habillé d’un cache-poussière blanc, flottant sur son ventre melonant, était toujours coiffé d’une casquette qui l’aplatissait encore davantage. Sous un soleil de juillet, il roulait d’exposition en exposition, fatigué, exaspéré et poussiéreux. Vers la fin du jour, il disait, en s’épongeant d’un large mouchoir à carreaux :

« - Ils me tueront, vous verrez, ils me tueront… »

Mais, consciencieusement, il continuait sa randonnée au travers des provinces reconquises.

Maintenant, le voilà comme nous en exil, dans ce Jassy surpeuplé. Il habite avec sa femme et ses filles, grandes cariatides brunes, une maison dont la salle à manger est la pièce principale. Presque chaque jour, Conu Alecu réunit autour de sa table des amis, rencontrés par hasard, des collaborateurs et fatalement un de ces pique-assiette qui, eux aussi, les pauvres, ont dû suivre la retraite pour s’assurer la pitance journalière.

[…]

Même si, au lieu de pain, nous en étions réduits à la polenta roumaine, ces petites misères ne pourraient égaler les affres de la famine connues dans d’autres guerres. Nous avons relu ces jours-ci les souvenirs de Victor Hugo écrits pendant le siège de Paris. Dans ces Choses vues, on peut se rendre compte de ce que sont les véritables privations. Le grand poète parle de pâtés de rats, qui ne sont pas si mauvais qu’on pourrait le craindre, de la viande de très vieux chevaux, que l’on a appris à accommoder sous toutes les formes. Avec un peu de pessimisme, il note : «  ­- Nous mangeons surtout de l’inconnu. Est-ce du chien ? Est-ce du chat ? Qui peut le savoir ? » En tous cas, il digérait très mal le cheval et pour se venger, il fit ce distique :

Mon dîner m’inquiète et me harcèle

J’ai mangé du cheval et je songe … à la selle !

Victor Hugo était un grand ami du conservateur du jardin des Plantes, où un coin était réservé à la zoologie. Quand on a dû tuer toutes les bêtes, Victor Hugo a reçu tour à tour des jambons de cerf, d’antilope, et quand vint le tour de l’éléphant, le poète ne put s’empêcher de verser des larmes, et refusa de manger le beefsteak du gros pachyderme.

Malgré ce physique difficile à porter, malgré le vilain sobriquet accroché à sa nuque si grasse, on sent en lui une personnalité et on n’oserait pas lui manquer de respect en face.

Conu Alecu aime donner des conseils autant financiers que d’autres et on l’écoute. La famille royale apprécie son optimisme courageux et a une grande confiance dans ses avis et conseils.

Dimanche 12 – 25 février

Je note une histoire qu’il nous a racontée et qui m’a plu, venant d’une autre péninsule, non moins belle, l’italienne.

Au XVIème siècle, le feu prit chez un orfèvre de Florence logé sur le Ponte Vecchio. Toutes les matières contenues dans son atelier, le fer, l’or, l’argent, le cuivre et le platine, fondues par les flammes, formèrent un énorme lingot qui tomba avec les ruines de la maison au fond de l’Arno. Repêchée à grands renforts de treuils et de poulies, cette masse de métal parut impossible à affiner. Le cardinal Mumio di Vallone, évêque de la ville, demanda qu’on la fondît pour en faire une cloche. Ainsi fut fait. Cette cloche, placée dans l’église San Miniato, répandait dans l’espace des tintements d’une qualité si merveilleuse que tous ceux qui l’entendaient, infidèles ou croyants, en avaient les larmes aux yeux et venaient s’agenouiller pour prier le seigneur.

[…]

Descendant de marquis italiens, petite, mince, fluette, sœur Pucci est une bien belle figure. Sa foi est si grande qu’en toute occurrence elle est sûre que la Providence ne l’abandonnera pas. A Bucarest, pour soutenir tous ses pauvres et pourvoir à l’entretien de toutes les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, enfants soumises sous son aile, elle devait parfois lutter pour réunir les deux bouts. Quand on lui demandait comment elle allait boucler son mois avec si peu d’argent :

- Dieu y pourvoira, mon enfant, répondait-elle avec un large sourire, qui avait la clarté d’un beau jour.

­­Et le miracle était qu’en effet Dieu y pourvoyait, car toujours, une somme inattendue ou un bienfait anonyme lui tombait du ciel et faisait surnager la barque et les saintes femmes. En regardant avant-hier sœur Pucci, il m’a semblé voir de l’épuisement dans ses yeux pâles comme deux gouttes d’eau de pluie. Elle était très inquiète de la maladie qui menace les jours de Geneviève Heunet de Soutel, une des plus admirables infirmières du Greerul. Cette femme française s’est trop fatiguée, se donnant corps et âme pour soulager les typhiques et maintenant la voilà atteinte de ce mal qui pardonne difficilement. Le docteur Clunet et ses aides mettent tout leur cœur et leur science pour tâcher de sauver cette âme d’élite. Sœur Pucci craint l’affaiblissement de cette belle et forte jeune fille qui est une grande amie de madame du Bellay et de Colette et qui a aussi une cousine religieuse à Notre-Dame-de-Sion. La disparition de cet être si jeune et si brave serait vraiment une bien injuste chose.

[…]

Take et son frère Thomas Ionescu, le grand chirurgien, sont de bons amis pour moi, je sais que près d’eux je trouverai un bon conseil. C’est peut-être à Thomas Ionescu que je dois ma solidité d’infirmière, la puissance d’affronter sans tourner de l’œil, comme une poule mouillée, les opérations les plus graves et les plaies les plus pestilentielles. Depuis 1913, il m’a souvent appelée à l’hôpital Coltzea pour que j’assiste à une de ses grandes opérations, « œuvres d’art » où j’ai pu voir tous ses prodiges ! Une particulièrement est restée vivement fixée dans ma mémoire, c’est celle d’un jeune paysan de Turnu Severin atteint d’épilepsie qui devait être trépané. Une fois que la piqûre de stovaïne eut été faite par Thomas Ionescu, il scia le dessus du crâne à la machine électrique et le releva, comme une petite calotte de curé de chez nous en laissant simplement sur l’arrière une charnière d’os. La cervelle à l’air, ce jeune Olténien parlait de sa famille et des danses de son village ! D’assister à ces opérations étonnantes m’a certainement aguerri et a renforcé mon sang-froid.

Avec Thomas Ionescu, nous sommes sur le pied du flirt amical. Si Take est taquin, Thomas l’est cent fois plus ; ses sarcasmes tombent souvent sur quelques amoureux qui soupiraient dans mon entourage, mais en ce moment il n’a qu’une piètre moisson à déchiqueter. Du reste, je lui rends bien la pareille et son amour rentré et lointain pour Francesca Bertini, la belle artiste de cinéma italienne, est une bonne cible. Take m’a raconté que, dînant un soir dans un grand restaurant de Monte-Carlo, avec Thomas et quelques amis, la Bertini a fait une arrivée sensationnelle, en robe de satin ivoire, traînant derrière elle le parfum de tous les œillets de la terre. La belle créature est venue s’asseoir justement à la table voisine.

L’émotion de Thomas fut si grande que, dans un geste nerveux, il a fait basculer sa tasse de consommé sur son habit ! Le sac d’anecdotes de Thomas Ionescu est sans fond, vrai tonneau des Danaïdes, je ne sais où il va chercher cette source inépuisable. Il pourrait en écrire un volume à ses moments perdus.

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