Avertissement
Le manuscrit
Le Journal de Lescouble est constitué de vingt-quatre cahiers, représentant un total de 1924 pages, déposées aux Archives Départementales de la Réunion sous la cote 1J19/1 à 24.
On peut décrire sommairement ces cahiers, couverts d’une écriture du XIXème siècle, soignée pour la plupart d’entre eux. En règle générale, le texte est bordé d’une marge, à gauche, dans laquelle figurent les “sous-titres”, précisant tel ou tel thème traité dans le corps du texte, ainsi que des indications météorologiques (baromètre, thermomètre, direction des vents). Ces indications constituent un mode de repérage efficace, une sorte d’index courant, qui peut être consulté. En haut de chaque page figurent par ailleurs, comme dans l’en-tête d’un ouvrage, l’année en cours et le mois.
Les cahiers, sauf exceptions signalées, sont des unités constituées par Lescouble lui-même : ils possèdent une page de couverture, sur laquelle, dans la plupart des cas, Lescouble précise la date d’ouverture du journal. Les dernières pages sont blanches ou présentent des tableaux (nombre de jours chômés, travaux réalisés, listes d’esclaves avec leurs tâches, etc.). La page de dos du cahier est parfois illustrée .
On doit évidemment se poser la question de savoir si le texte du Journal nous est parvenu en entier.
Les ruptures de la continuité du journal entre les cahiers ne concernent que les périodes qui séparent les cahiers 3 et 4 (16 janvier 1815-14 janvier 1820, cinq années), les cahiers 5 et 6 (18 mars 1820-1er mars 1822, 2 ans), et les cahiers 7 et 9 (20 janvier-25 octobre 23, huit mois – on laissera à part le cahier 8, qui n’est pas de même contenu que les autres).
En ce qui concerne la rupture entre les cahiers 3 et 4, on constatera que la fin du troisième cahier marquait déjà un net relâchement : quatre jours en septembre 1814, autant en octobre, un en novembre, deux en décembre et un en janvier 1815. Le journal s’essoufflait, Lescouble paraît prêt de l’abandonner. Quant au début du cahier suivant, il est nettement de type inaugural : Lescouble résume la situation dans laquelle il reprend la plume (l’épidémie de choléra de 1820 ).
A la fin du mois de mars 1820, le Journal est aussi dense que dans le restant de l’année. A priori, on serait tenté de penser qu’un ou plusieurs cahiers pourraient avoir été tenus par Lescouble avant le cahier n° 6. On observera cependant que l’année 1820, au début de laquelle Lescouble avait repris, à l’occasion du choléra, son journal interrompu, trouve dans l’épidémie une sorte d’unité thématique : “Adolphe nous a porté la gazette du 15 qui nous assure que la maladie est entièrement expulsée de St-Denis”, écrit Lescouble le dernier jour. Le 14 janvier, le choléra atteint Bourbon, et l’épidémie prend fin le 18 mars. Pourquoi ne pas imaginer que Lescouble ait décidé d’interrompre à nouveau son Journal et d’attendre de nouveaux événements pour en parler ? Le 1er mars 22, le sixième cahier s’ouvre sur un événement biographique : “Nous sommes partis de St-Denis le 22 janvier 1822 pour venir habiter à Ste-Marie provisoirement” ; et Lescouble d’évoquer une lacune de son Journal : “Divers circonstances retarde cette affaire de manière qu’aujourd’hui, 1er mars 1822, elle n’est point terminée. Ce qui s’est passé pendant cet intervale est notté dans mon carnet de pauche”. Ce carnet n’est pas aux Archives.
La rupture entre les cahiers 7 et 9 (le 8 étant le “Journal courant”) s’explique par la mort de la femme de Lescouble, Reine Dugué, sur quoi s’achève le septième cahier. C’est en somme une période de deuil qui pourrait expliquer une interruption de quelques mois. Pour le Journal proprement dit, car pour le “Journal courant”, il ne s’interrompt pas avant la fin du mois de février.
Quant à ce “Journal courant”, il a été tenu parallèlement à l’autre pour faire une description minutieuse des travaux effectués par Lescouble pour la construction d’une sucrerie : “Déterminé l’emplacement de la sucrerie en général”, écrit Lescouble le deuxième jour. Et le cahier s’achève sur la pose du torchis. Le 20 janvier 1823, jour de la mort de Reine, Lescouble continue ses travaux, comme les jours précédents et les jours suivants, et ne mentionne rien de particulier. Ce “Journal courant” (où, comme César dans ses Commentaires, Lescouble se désigne à la troisième personne) n’est pas (n’est plus) un journal intime. C’est pourquoi je n’ai pas jugé indispensable d’en publier la transcription.
On ne saurait donc affirmer que, de 1811 à 1838, des cahiers aient été perdus. J’aurais, pour ma part, tendance à supposer le contraire. Quant au premier cahier, s’il est certain qu’il s’ouvre de manière analogue au sixième cahier, rien ne nous permet d’affirmer qu’il soit réellement le premier. Mais j’incline à penser qu’il n’a été précédé que de notes irrégulières et imparfaitement tenues.
Le Journal s’achève le 5 juin 1838, un mois avant la mort de Lescouble. Déjà, ce n’est plus qu’une suite de notations brèves, réduites aux titres des pièces de théâtre auxquelles Lescouble collabore (il peint les décors), ou auxquelles il assiste.
La transcription
Le Journal de Lescouble n’est pas inconnu à la Réunion. Nombreux sont les chercheurs, historiens, linguistes, etc., ou simplement les curieux du patrimoine réunionnais qui l’ont consulté aux Archives Départementales . A titre d’exemple, Robert Chaudenson, dans son Lexique du parler créole de la Réunion , publié en 1974, le cite à plusieurs reprises. De nombreuses publications l’évoquent, à divers titres : le Journal de Lescouble, en effet, constitue un témoignage d’une grande richesse sur la langue, les mœurs, l’histoire et la culture de la Réunion au début du XIXème siècle et sous la Monarchie de Juillet.
C’est pourquoi, en 1979, Michel Chabin, alors Directeur des services d’Archives, entreprit de publier quelques pages du Journal dans Archives de Bourbon , et envisagea de “mettre en chantier une véritable édition critique complète de ce Journal qui devrait être terminée dans deux ou trois ans” . Malheureusement, l’entreprise ne fut pas menée à terme. En dehors des pages publiées par M. Charbin, et d’un début de transcription systématique , on disposait jusqu’ici uniquement la transcription de l’année 1822, effectuée par un étudiant en maîtrise de la Faculté des Lettres en 1981 , et d’un début de transcription dactylographiée conservé aux Archives sous la cote 1J 95 .
La transcription définitive a été effectuée sous ma direction entre 1986 et 1988 par un groupe d’étudiants en licence et en maîtrise de Lettres Modernes ; Olivier Caudron, archiviste paléographe, conservateur de la Bibliothèque Universitaire, m’a assisté dans l’encadrement pédagogique des travaux.
Les transcriptions partielles précédentes n’ont pu être réutilisées telles quelles dans la mesure où elles présentent des disparités dans les règles adoptées pour la transcription. Nous nous sommes pour notre part tenus aux suivantes, qui sont d’ailleurs celles qu’on adopte généralement :
- respect de l’orthographe originale de Lescouble ;
- rétablissement des accents, des majuscules, des traits d’union ;
- redécoupage des paragraphes ;
- développement entre parenthèses des abréviations, à l’exception des usuelles (St-Denis), et des abréviations en Md et Mr de Madame et Monsieur (conformément au parti déjà pris par M. Chabin).
On a signalé les passages reconstitués entre crochets. On a pris le parti de transcrire en capitales au dessus du texte du jour les indications marginales.
Le glossaire, la chronologie et les index
Il n’était pas envisageable d’offrir telle quelle aux lecteurs la transcription des deux mille pages du journal de Lescouble. Mon intention était avant tout de mettre à la disposition du public une sorte de fenêtre sur le passé de la Réunion, sans les correctifs optiques que nous imposent les romanciers et les historiens. Mais pour autant, la lecture d’une telle masse de texte ne saurait être possible sans l’aide d’un appareil qui favorise en quelque sorte le déplacement à travers cet immense espace du journal, ainsi que des références qui en facilitent l’accès. C’est pourquoi j’ai prévu d’annexer à la publication :
- un index thématique
- un index des noms propres
- un glossaire
- une chronologie
L’index thématique n’a pu être réalisé sans faire la part d’une certaine subjectivité : il fallait privilégier, à défaut d’autres, certaines entrées, et parfois aussi, faire un tri parmi les renvois afin d’éviter de rendre inutilisable l’index. J’ai tenté de me mettre à la place du lecteur et de me figurer sa curiosité à l’égard du journal. J’ai cru devoir privilégier, par exemple, la question de l’esclavage, et singulièrement du marronnage, dont le caractère quasi mythique à la Réunion pourrait trouver ici une sorte de correctif. J’ai voulu permettre au lecteur de mieux connaître l’auteur du journal à travers ses réflexions persopnnelles, ou de voir comment l’histoire du monde parvenait dans cette petite île, et comment elle était perçue.
Grâce à l’index thématique, le journal s’ouvre à des curiosités spécialisées, qui peuvent être celles de tout lecteur, ou de l’historien, ou du romancier à la recherche de petits faits vrais, comme disaient les Goncourt. De manière analogue, l’index des noms, établi avec un courage, une minutie et une patience remarquables par Suzie Bachaud permet, soit de suivre l’histoire d’un personnage, soit plus personnellement, à des Réunionnais d’aujourd’hui de retrouver les faits et gestes de leurs ancêtres. La chronologie doit permettre au lecteur à la fois de reconstituer la biographie de Lescouble et de se situer par rapport à tel passage du journal.
Enfin, le glossaire aide à l’intelligibilité d’un texte dont bien des mots ont vieilli : beaucoup d’entre eux, qui figurent dans le Littré, ont disparu des dictionnaires courants. Mais la langue de Lescouble n’est pas seulement une langue vieillie : c’est aussi une langue spécialisée, très fortement marquée par le vocabulaire de la marine (Lescouble “oriente”, c’est-à-dire arrange une pièce, “amarre”, c’est-à-dire attache un objet, etc.). C’est encore une langue régionale (Lescouble est Breton). C’est enfin et surtout une langue qui, sans être du créole (à l’occasion, Lescouble cite une phrase en créole, qu’il appelle la langue des Noirs ), n’en porte pas moins les marques de ce que les spécialistes appellent la créolisation du français : le terme d’amarrer que nous citions plus haut est resté en créole avec le même sens, et les termes acceptés comme créoles aujourd’hui sont nombreux à figurer dans le texte de Lescouble.
Envisager une édition annotée du journal, c’était repousser à une échéance trop tardive la publication. Les commentaires, qui ne sont pas indispensables à la pratique de ce texte, contrairement aux index, viendront après. On pourra, maintenant que le journal de Lescouble est à la disposition des chercheurs, envisager un volume de commentaires. Ce sera pour plus tard.
Norbert Dodille
