Sunday, September 5th, 2010

Introduction


Jean-Baptiste de Lescouble est né à Saint-Denis en 1776, d’un père breton, militaire de petite noblesse, et d’une mère créole (née elle-même à l’île Bourbon). C’est cette ascendance bretonne qui marque avant tout son identité : bien que créole du point de vue de l’état civil, étant né à l’île Bourbon, Lescouble évoque à l’occasion “le bon païs de Bretagne. Qu’aux âmes bien nées, la patrie est chère !” 1300(30), tandis qu’il se livre à l’égard des “créols” à des observations qui ne sont pas toujours amènes, et manifestent dans tous les cas qu’il dénomme créoles la “classe” pauvre parmi les anciens occupants du pays, ceux qui y sont établis depuis plusieurs générations et surtout, n’ont plus de liens avec la mère patrie, qu’ils ne connaissent pas, et où ils n’ont sans doute jamais eu l’occasion de se rendre. Dans cette perspective, il n’est pas étonnant de surprendre chez Lescouble un discours que d’aucuns qualifieraient de “colonial” à l’égard des créoles :

Ceci prouve que malgré les nombreux deffauts des créols, et ils ne les doivent qu’au manque d’instruction, il y a parmis eux un esprit de charité et d’hospitalité, dont on ne se douterait pas. Il est très rare de voire parmis cette classe pauvre et misérable manquer aux devoirs de l’amitié, même envers des personnes qui les intéressent peu. Le créol vous offrira de bon cœur ce qu’il a et viendra à votre secours sans aucun autre but que celui de rendre service. Certes, si le gouvernement le voulait, cette classe d’hommes deviendrait fort intéressante pour la societté. Il ne s’agirait que d’établir des écoles gratuites, bien dirigées dans les campagnes et d’adjuger des récompenses à ceux des élèves qui auraient donné les meilleurs exempl[e]s de vertus. Mais la fourmis n’est pas prêteuse. 526(27).

Aussi, lorsqu’à onze ans il s’embarque avec ses frères sur le Consolateur, et part pour la France, c’est sans doute pour poursuivre des études, dont le journal, qui contient un certain nombre de références littéraires, garde la trace. Mais c’est aussi pour renouer avec la terre ancestrale, y vivre des expériences, y engranger des souvenirs qui feront partie, sa vie durant, de sa personnalité. La France, Lescouble l’évoquera toujours avec la plus grande nostalgie, comme un pays où il serait né lui-même, alors qu’il n’y aura séjourné en somme qu’une dizaine d’années :

Le 5, j’ai monté avec Roudic à la maison Douyère : belle position et superbe vue. J’y ai vu avec bien du plaisir deux chênes un peu rabougris mais qui m’ont rappellés cette belle France que je ne revairais peut-être jamais. 228(5-6).

Lescouble est en France de 1787 à 1796 : autant dire qu’il va être un témoin, certes très jeune, de la Révolution française, et des années les plus noires. Mais il n’évoquera plus tard dans son journal aucun souvenir de cette période, si ce n’est, occasionnellement, la tenue révolutionnaire :

J’ai trouvé Charles affublé d’un acoutrement qui m’a rappelé le costume des fameux sans-culottes de 1793. 964(9).

Il rentre à l’île Bourbon à l’âge de vingt ans, en la compagnie de Benoît Joachim Dayot, père du futur écrivain. Beaucoup plus tard, en 1834, à Salazie, Lescouble rencontrera Eugène Dayot, “un jeune homme très intéressant” (1297).

L’année de son retour (1796), Lescouble se marie avec Françoise Bagu dont il aura deux enfants, en 1797 (Charles-Marie) et en 1798 (Renoyal). Mais dès 1800, profitant des nouvelles lois révolutionnaires, il divorce, pour se remarier en 1801 avec Claire Giraud dont il aura trois enfants (Camille, Emilie et Juliette) avant de divorcer une seconde fois en 1809, et de se remarier une troisième fois en 1810, à l’âge de trente quatre ans, avec Reine Dugué qui lui donnera deux enfants, Fortuné, né en 1811, et Ferdinand, né en 1813. Reine mourra en 1823, et le journal nous racontera sa bouleversante agonie.

Malgré ces divorces et ce drame de la mort prématurée de la troisième épouse, Lescouble reste très attaché à ses enfants qui connaîtront des fortunes diverses. De Charles-Marie, il n’est jamais question, ce qui ne peut que paraître étrange et si son nom ne figurait sur la feuille de recensement de Lescouble en 1813, on pourrait douter de son existence — on sait seulement qu’il est en France en 1813. En revanche, on peut suivre, grâce au journal, l’itinéraire de Renoyal, marin, bientôt capitaine de son propre vaisseau, de Madagascar à Maurice, de La Havane à Marseille, de Marseille à la Martinique ou à Batavia. Le fils, à l’occasion de ses rares et courtes escales, vient embrasser son père. A l’opposé, Ferdinand ne semble pas quitter l’île Bourbon du vivant de Lescouble, et sera planteur. L’itinéraire de Camille est double : d’abord marin (il emmènera Fortuné sur son vaisseau, au grand désespoir de son père), il pratiquera (vraisemblablement) la traite des Noirs jusqu’en 1828 avant de décider de s’installer à Bourbon comme planteur. Il épouse Céleste Ozoux et assurera une descendance à Lescouble.

La fille de Lescouble, Emilie, meurt en 1832, à l’âge de vingt-huit ans, des suites d’une très longue et très douloureuse maladie. C’est avec la mort de Reine, l’un des grands drames de la vie de Lescouble. Juliette, pour sa part, épousera Alfred Ducastaing.

Il faut faire une place à part à Fortuné, tant cet avant-dernier fils de Lescouble occupe une place à part dans le journal. Dès sa petite enfance, il fait l’objet d’une particulière attention du père qui note ses caprices, ses crises de larmes, une maladie grave en 1813, et plus tard ses fugues d’adolescent. Lescouble ira jusqu’à chasser de chez lui cet enfant instable et nerveux. Cependant, lorsque Camille, en 1825, emmène avec lui son petit frère pour l’initier au métier de marin, Lescouble est au désespoir : “Je me suis déssidé avec bien du chagrin à laisser Fortuné faire un voyage avec Camille qui va partir pour Iambanne. J’ai […] à cet entêté tous les inconvénients du voyage ; mais il a la fureur du voyage. Je ne désire que le voir subir le sort du pigeon de Lafontaine”. 463(19). “Fortuné est tout joyeux de partir, je ne sais pas si cela continuera dans le voyage ; le pauvre enfant ne sait pas ce que c’est encor”. 463(20).

Lorsqu’enfin Fortuné est de retour, en avril 1826, Lescouble, trop heureux de revoir son fils qui a alors 15 ans, semble décidé à ne plus le laisser repartir :

Enfin, à une heure, j’ai pu embrasser mon pauvre enfant, que j’ai trouvé exténué de fatigue, de coups et de misère. Il est, je pense, corrigé de son entêtement de naviguer, mais dans tous les cas il n’y retournera pas. Je suis venu ce soir chez moi, avec son frère et lui. Il a retrouvé avec plaisir son encienne couchette, dont il doit sentir tout le prix après tant de misères. Je suis bien certain que dans son esprit la comparaison n’est pas à l’avantage du vaisseau. Enfin, la Providence me l’a rendu. Je n’y comptais pas et j’en avais fait le sacrifice, mais je ne m’exposerai plus à toutes les peines que m’a fait éprouver chaque jour depuis son départ. Il y a aujourd’hui quatre mois que je l’avais vu pour la dernière fois. 516(7).

Pourtant, deux ans plus tard, après une période de relations difficiles entre le père et le fils, Fortuné repartira pour un voyage de quelques mois en France. Nouveau départ en avril 1829. A partir de cette époque, les relations entre le père et le fils ne vont cesser de s’envenimer. Fortuné écrit d’abord à son père pour lui demander de l’argent : il semble mener à Paris une vie dispendieuse. Plus tard, Lescouble refuse à Fortuné de donner consentement à un mariage qui ne serait qu’une régularisation d’une situation de fait. Mais Lescouble ne donne pas dans son journal les raisons de ce refus, et il faudra que Fortuné rentre à l’île Bourbon, après des demandes répétées, en 1832, pour arracher à son père cette autorisation. Fortuné retourne en France chercher sa femme et ses enfants et retourne à l’île Bourbon au début de l’année suivante. Mais l’un de ses enfants est mort du choléra.

Lescouble accueille chez lui son fils, sa bru (sur laquelle il ne donne aucun détail) et son petit fils. Il est si impatient de revoir Fortuné (“J’écrirais au père éternel si je pouvais avancer d’une minute l’arrivée de mon enfant près de moi”. 1153) que l’on pourrait imaginer qu’enfin le père et le fils vont se réconcilier. Mais au bout de quelques jours, Fortuné décide de quitter l’habitation de son père et de s’installer à Saint-Denis avec sa famille. L’année suivante, la femme de Fortuné meurt, et Lescouble reprend son fils malade chez lui. Fortuné mourra à l’âge de vingt-trois ans.

A côté de cette vie familiale, Lescouble aura des maîtresses, dont il ne parle dans son journal qu’avec circonspection, parfois en dissimulant par l’usage d’un code secret les allusions compromettantes. Il s’agit d’esclaves qui ont nom Henriette (“J’ai donné à Henriette une aliance, elle m’a donné de ses cheveux”. 146(25)), Euranie, Adélaïde (“J’ai su ce soir pourquoi Adélaïde était devenue si rare : elle a pris papa Elenther. La voilà donc devenue putain comme les autres”. 531(11)), ou Elisée (“Elisée. Jouissance”. 1269(16)). Euranie, que Lescouble tente de faire se racheter elle-même avec son aide, s’installe chez lui en 1824. Elle semble à compter de cette période bénéficier d’un statut de concubine.

Si les enfants de Lescouble sont planteurs ou marin, lui-même n’aura jamais, semble-t-il, cédé à la tentation du voyage. Lescouble est un sédentaire. Le séjour en France des années 1787-1796 ne sera suivi, semble-t-il, d’aucun voyage hors de l’île Bourbon. Et dans l’île même, Lescouble se déplace peu. En dehors de Sainte-Suzanne et Saint-Denis, il ne fera guère, à notre connaissance, qu’un voyage au volcan en 1812, et un voyage à Salazie en 1834 — il réside par ailleurs à Saint-Paul avant 1810.

Son témoignage d’”habitant”, au plein sens du terme, grâce auquel nous pouvons connaître au jour le jour plus de quarante années de la vie quotidienne à l’île Bourbon, est donc à l’opposé des récits de voyage, dont au demeurant, Lescouble se méfie :

Md Marchant m’a écrit hier soir en me faisant parvenir le dernier n(umer)o de l’Indicateur où j’ai lu une critique très judicieuse du voyage autour du monde par le cap(itai)ne de vaisseaux Dumont d’Urville qui fait une relation de Maurice et Bourbon si plaine de mensonges et de faits controuvés que l’on n’en peut lire une ligne sans humeur et répugnance. Par exemple, on y dit que les cannes se broient sous des meules et que le suc épaissi des cannes, après cuisson, se jette sur des plattes- formes pour achever l’évaporation et former le grain de sucre, que les habitants de la partie du vent et ceux de sous le vent sont toujours en guere attendu qu’ils parlent des langues différentes, que les habitants sont comme leurs montagnes, âpres et sauvages, d’une humeur sombre et taciturne, etc. Enfin, c’est un tissu de mensonges dégoûtants. Recevez et fêtez donc les voyageurs pour vous voir villipender dans leurs relations ! A beau mentir qui vient de loin !

S’il est vrai que le récit de voyage a d’autant plus d’attrait qu’il multiplie les descriptions, et s’inscrit dans le cadre d’un récit, souvent mouvementé, que de plus le lecteur d’un récit de voyage s’identifie plus aisément au voyageur dont il peut partager le point de vue sur l’indigène, le journal, pour ainsi dire “immobile”, d’un habitant présente l’avantage de nous donner, de manière certes parfois un peu rugueuse et monotone, l’impression inégalable d’une absolue authenticité. Il faut dès lors ne pas seulement vouloir passer à l’île Bourbon, mais y séjourner, et vivre les travaux et les jours d’un colon.

Lescouble s’est d’abord installé au Grand Hazier, dans le “quartier” de Sainte-Suzanne, où il sera recensé comme habitant en 1813. Le journal cette période va donc essentiellement exposer les travaux d’agriculture que fait Lescouble, ainsi que de petits travaux divers, et les soirées amicales auquel il lui arrive de participer. Les commentateurs ont parfois cru que Lescouble avait résidé au Grand Hazier toute sa vie. C’est une erreur : il quitte le grand Hazier en 1813, et tous les travaux et les cultures qu’il mentionnera à partir de 1822 ont lieu sur une autre habitation de la commune de Sainte-Suzanne : les Angos, dont Lescouble appelle l’emplacement les “Cocos”.

Les Cocos sont son œuvre. Il entreprend la construction de sa maison (sa “case”) en 1822, et il ne s’y installera qu’en 1825. Entretemps, il vit avec sa famille dans un presbytaire. Mais, même après son installation, les travaux d’aménagement et d’agrandissement ne cessent de se poursuivre (il n’inaugure sa salle à manger qu’en 1828). Par ailleurs, Lescouble entreprend diverses cultures, monte une sucrerie avec son cousin Grinne et soigne son jardin. Le “journal courant” que tient Lescouble de juillet 1822 à février 1823 enregistre scrupuleusement les travaux effectués pour la maison et la sucrerie : c’est le carnet d’un chef de chantier, qui ignore les événements proprement biographiques. Ainsi, le jour de la mort de la femme de Lescouble ressemble à tous les autres. Parallèlement, Lescouble continue de tenir son journal, où les travaux se mèlent aux joies et aux deuils. D’une certaine façon, le “journal courant” constitue, comme une contre-épreuve, la mise en relief du caractère intime du journal.

La vie de Lescouble est celle d’un infatigable travailleur. Pas de jour qui ne fasse état de travaux. Essentiellement, des travaux d’agriculture ou de jardinage. Mais aussi des travaux de construction, d’aménagement, du bricolage de toute sorte, et enfin, Lescouble étant aussi artiste, la peinture. Parfois, Lescouble soigne des voisins, des esclaves, ses enfants, jouant un rôle d’infirmier, voire de médecin. S’il lui arrive de se plaire à quelque soirée, c’est surtout parce qu’il a l’occasion d’y exercer ses talents de musicien : “Hier soir, je suis allé avec Adler chez Decelles où j’ai jouer de la guittare toute la soirée”. 145(23). Autrement, il n’aime guère s’attarder au bal, et l’inaction lui pèse. En particulier, il déteste le dimanche, ou s’arrange pour en faire un jour comme un autre :

C’est un jour bien amusant que le dimanche, on est la plupart du tems à se regarder le blanc des yeux. Pour moi, je sais toujours prendre mon parti, et aujourd’hui, par exemple je n’ai pas voulu m’amuser à m’ennuier, à rien faire et j’ai fait d’abord, j’ai attrapé François au passage, et je lui ai fait équarrir un linteau de porte en bois de mangue ; cela m’a mené au déjeuné fort sobre, que je fais depuis quelques jours ; Villier et Alphonse sont venus presqu’aussitôt me voir et ont passés une heure avec moi ; je leur ai joué de la guittare. Avant leur visite, j’ai fait un bon sermon à Fontrose sur la sobliété et la nécessité de travailler. Quand ces messieurs m’ont quitté, je me suis mis à finir totallement le portrait de Mr Desruisseaux ; donc à le mettre en état de recevoir le verni ; ensuite j’y ai été à mon jardin et j’y ai semé des raves, de la cressonnette et des choux de Chine. J’ai fait fumer quelques planches et enfin arroser. La journée s’est passée tout comme une autre. 416-417(26).

J’ai déjà répété plusieurs fois que le dimanche était un jour fastidieux ; celui-ci s’est étudié à l’être plus encor que les autres. 549(2).

Certes, Lescouble travaillant d’ordinaire avec ses esclaves, ceux-ci ne sont pas toujours épargnés par la boulimie laborieuse de leur maître. Au châtiments corporels, Lescouble semble généralement préférer la corvée du dimanche qui punit un vol, une inconduite ou une négligence : “La nuit dernière, Cana, gardien du jardin, a laissé voler de mon plent d’ognon ; il en est résulté que je l’ai employé toute la journée [de dimanche] à organiser l’entourrage”. 555(16).

Cette véritable hantise de l’ennui fait partie du profil de Lescouble, nous aide à comprendre son caractère. D’une certaine façon, à comprendre aussi cette nécessité du journal, dont on peut admirer qu’après les longues journées de travail qui sont celles de Lescouble, celui-ci trouve encore le temps et l’énergie d’écrire. Car le journal est parfois scrupuleusement quotidien. Et il lui permet de rendre compte, fidèlement, du suivi de ses jours, de prolonger le journal de bord du marin par celui du colon poussé par son entêtement à construire, à meubler l’espace vierge de l’île en employant son temps. L’écriture, — plus modestement la rédaction de ce fil des jours, s’ajoute, pour à la fois les prolonger et les représenter, à toutes ces activités que nous avons énumérées.

Si d’ailleurs Lescouble est d’abord un colon, un “habitant”, solidaire comme on verra des hommes de sa classe, et de son pays, en somme ce qu’on pourrait considérer comme le type du colon bourbonnais du début du XIXème siècle (en exceptant l’aristocratie), c’est aussi un homme très singulier, dont on a commencé à reconnaître certains traits. Planteur, certes, Lescouble l’est, et se félicite vivement de la décision que prend Camille de le suivre dans cette voie en 1828 : “Il veut se faire plenteur, et c’est bien le meilleur métier qu’on puisse adopter dans notre païs” 724(21). Mais Lescouble a une première fois abandonné la terre, en 1813, pour s’installer à Saint-Denis, où il enseigne la musique et le dessin, et fait différents travaux. Et surtout, il abandonnera Sainte-Suzanne une nouvelle fois, celle-là définitive, en 1835 pour aller faire les décors du théâtre de Saint-Denis et partager la vie de la troupe.

Comme elle est étonnante, cette fin du journal de Lescouble, à partir de septembre 1835. L’intérêt se porte entièrement sur le théâtre, l’accueil du public aux différentes pièces, la vie de la troupe… Plus aucune des préoccupations précédentes de la vie de Lescouble n’apparaît. La famille, les voisins, les amis, disparaissent pour ainsi dire du journal. Les textes consacrés à chaque jour sont bien plus courts qu’auparavant : en ville, le temps n’est plus le même, les conditions pratiques sans doute se pêtent moins bien à la tenue du journal, mais aussi, loin des exigences de la terre et du silence des nuits, il ne reste plus rien à meubler, à arpenter de mots. Sans doute le journal, rapidement, ne devient-il plus qu’un réflexe, mû par un vague sentiment d’obligation, et parfois Lescouble le reprend, puis l’abandonne. La dernière année, 1838, il ne reste plus bientôt que la notation du titre des pièces. Et puis, c’est la fin : Lescouble meurt à Saint-Denis, ayant dissimulé les derniers jours de sa vie dans les espaces blancs d’un journal qui ne veut plus ressembler qu’à un registre de théâtre.

La peinture, et cette forme de peinture qu’est la décoration de théâtre, ne sont donc pas nécessairement des activités annexes pour Lescouble : le théâtre l’avait déjà tenté, Lescouble avait fait les décors de Paul et Virginie en 1814, et il avait espéré travailler sous contrat pour le théâtre de Saint-Denis dès 1825. Ce qui le caractérise avant tout, c’est cette volonté immuable d’entreprendre. En quoi sans doute, et en relation avec le milieu dans lequel il vit, il peut se retrouver parmi les francs-maçons. Il est reçu en 1813 avec toutes les cérémonies d’usage et son journal est émaillé des fameux trois points par lesquels il signale les réunions de loge ou désigne des “frères”. Son usage du code secret est sans doute aussi une habitude maçonnique — et, d’une certaine façon, la pratique même du journal intime, ce “rapport” laissé à autrui, à la famille, et finalement à la collectivité puisque le manuscrit de Lescouble est disponible aux Archives Départementales de la Réunion, n’est pas étrangère à l’attitude franc-maçonne.

L’importance de la franc-maçonnerie à la Réunion, dans les îles de l’Océan Indien, est connue. On peut, certes, rétrospectivement s’interroger sur la compatibilité entre la franc-maçonnerie et le parti-pris pour le maintien de l’esclavage, à plusieurs reprises réaffirmé par le colon. Lescouble ne condamne jamais la traite, pratiquée vraisemblablement par son propre fils. Lorsque les Anglais, qu’il n’aime guère, progressivement imposent l’abolition de l’esclavage à Maurice, il ne peut s’empêcher de pousser des cris d’alarme, et de plaindre les “pauvres frères” :

Ces messieurs m’ont appris la funeste nouvelle de l’arrivé à Maurice du bil d’émancipation des esclaves. Les choses sont à un point qu’il est impossible que les habitants de ce malheureux païs ne soient pas portés à un acte de désespoir. […]

En revenant de Belle-Eau, j’ai vu Bertrand et Gustave Tourris. Nous avons parlé de cette malheureuse nouvelle. Gustave m’a fait lire une lettre de Maurice qui confirme ces nouvelles et laisse d’affreuses craintes pour nos pauvres frère de Maurice. 1061(4).

Cette attitude semble d’ailleurs largement partagée par les “Francs-créoles”, cette association, dont nous allons parler, et qui est directement issue de la franc-maçonnerie :

Je portais avec moi les funestes nouvelle recues de Maurice hier par la Célestine. Il s’agit d’une ordonnance royal d’Angleterre qui veut que, sans prononcer l’émancipation des esclaves, les maîtres soient cependant astreints à des choses impossible à exécuter. Un article, entre autres, veut que le maître donne à chacun de ses esclaves un arpent de terre, des souliers la moitié de la semaine, chambre à coucher, etc. Le protecteur des Noirs peut sans autre autorité faire mettre le maître en prison, le condamner à des peines afflictives, etc. Enfin, c’est le comble de démence. Un de nos frères a composé à ce suget un écrit, intitulé “Cris d’alarme et de désespoir “. Je l’avais avec moi et l’ai lue à la sociétté sur qui il a fait un effet terrible et nous avons déplorés le sort affreux de nos frères de Maurice. 1063(8).

Cependant, Lescouble est assez réaliste pour s’attendre, dès 1835, quatorze ans avant l’abolition, à cette libération inéluctable : “Alexis Malavoix est venu et nous avons causé politique et discuté la fameuse question de l’émancipation. Le résultat de notre delibération a été que nous ne pouvions point parer cette botte. Il faudra avaller la pillule mais il est question de savoir comment”. 1335-1336(12).

Lescouble a des esclaves, plus de soixante quand il en dresse la liste en 1823. Son comportement avec eux est sans doute beaucoup plus humain que ce à quoi pourraient nous faire attendre les récits de fiction, voire les manuels d’histoire. Il travaille avec eux, parmi eux, tout son journal l’atteste (“Plenté des cannes avec ma petite bande et sept Noirs que Bruguier m’a envoyé ce mattin” 3(2)) ; il les soigne, tout autant que sa propre famille, s’apitoie sur leur sort :

Au point du jour, le train du 1er jour de l’an commence. Les cris de joie des Noirs, le tapage des tam-tams, etc. les souhaits plus ou moins ridicules de bonne année; tout cela forme un galimatias insupportable mais qu’il faut supporter cependant. Ce jour a été employé de la part des esclaves comme tant d’autres ; se soûler, faire du tapage et danser, voilà tout. Mais ils ont oublié toutes leurs peines et c’est beaucoup ! 279(1).

Sa bonté à leur égard est même assez reconnue pour que des fugitifs, des “marrons”, viennent le trouver pour lui demander d’intercéder auprès de leur maître. Lui-même intervient parfois pour tâcher d’adoucir certains châtiments parmi les plus cruels : “J’ai mené Hillarion, maçon de Bruno, pour travailler avec les autres. Il est aux fers joints depuis plusieurs mois; j’ai obtenu de Bruno de lui déjoindre ses fers”. 346(25). Ne dissimulons pas que Lescouble se livre lui-même à des châtiments corporels. Constatons également qu’effrayé par la révolte des esclaves de Saint-Benoît en 1836, Lescouble regrette que des châtiments plus sévères n’aient pas été infligés aux responsables, parmi lesquels figure Thimogène Houat, le futur auteur des Marrons, que l’on considère comme le premier roman réunionnais :

Le fameux procès des conspirateurs a été jugé dans la nuit du mercredy au jeudy dernier. Les principaux conspirateurs au nombre de six ont été condamnés à la déportation, plusieurs autres à plus ou moins de détention. C’est la loi ! Pourra-t-on dire que des hommes qui auraient massacré, volé, etc., sont punis de leur crimes par là ? Car enfin, le crime n’a pas été mis à exécution parce qu’on l’a arrêté à temps ; mais si la chose n’avait pas été dénoncée, certe, le massacre eût eu lieu, donc la peine de mort devait être appliquée. Certes, si pareil forfait se renouvellait, les habitants n’attendraient pas les assises pour punir et ils feraient bien. 1370(14).

Ces remarques nous amènent à évoquer le profil idéologique de Lescouble, qui l’identifie au “type” de colons dont nous parlions plus haut. Si sa situation familiale de petit noble ruiné par la révolution l’entraîne, par exemple, à demander en 1825 des indemnités au roi, Lescouble s’est montré un farouche partisan de l’Empereur qu’il ne peut s’empêcher de juger invincible, lorsqu’il suit du bout du monde les campagnes européennes du conquérant :

Fréon […] a passé à cheval et nous a dit que l’Empereur commandant en personne son armée en Russie avait eu une bataille dans laquelle il avait perdu 40 mille hommes. Ceci est apocrif et je n’en crois rien. 92(12).

On m’a appris que l’Empereur avait été battu en Russie et obligé de battre en retraite. C’est très difficile à croire.

113(31).

L’incertitude des nouvelles de bouche à oreille, qui précèdent les informations apportées par les gazettes, laissent un libre champ à l’imagination, à l’interprétation. De plus, le décalage, non pas horaire, comme on dirait de nos jours, mais mensuel, et souvent de plusieurs mois, entre les événements et leurs répercussions à la Réunion, laissant la place aux fausses nouvelles (finalement moins fréquentes et moins importantes qu’on pourrait le penser) et aux incertitudes parfois dramatiques, puisque le sort de la colonie est étroitement lié aux conflits ou aux révolutions du continent européen. C’est le traité de Paris, signé le 30 mai 1814 et dont Lescouble apprendra le contenu le 19 décembre de la même année qui va décider du partage des deux îles des Mascareignes entre la France et l’Angleterre. Et compte-tenu des délais et des distances, un gouverneur local, dont les pouvoirs sont quasiment illimités, va être en position de maintenir longtemps sa politique après un changement de régime en France. Ce sera le cas de Duval d’Ailly, gouverneur nommé par Charles X, qui, le premier mai 1832, manifeste encore sa résistance au drapeau tricolore et à la Charte. Lescouble fera un long et vivant récit de cette journée qui manque de tourner à l’émeute.

C’est justement à partir de cette révolution de 1830 que sans doute pour la première fois, les “habitants” de Bourbon, non contents de subir leur sort à partir des décrets de la lointaine patrie, vont prendre en main davantage leur destin. Et c’est à cette période que Lescouble va s’engager, comme on dirait aujourd’hui, dans un combat qu’il mêne aux côtés de ses compatriotes, pour défendre les intérêts économiques et politiques de la classe des colons auquel il appartient.

A bien des occasions déjà, Lescouble a eu l’occasion de se plaindre des difficultés économiques rendues souvent plus aiguës à la suite de périodes de sécheresse, ou de “coups de vent”, qui, particulièrement en 1829 et en 1830, ruinent son habitation. Ce sont ces difficultés, l’annonce aussi des bouleversements qui agitent la métropole, qui vont pousser les planteurs, derrière Robinet de la Selve, à créer une association, celle des Francs-créoles, qui se constitue à Sainte-Suzanne en mai 1831, et dans laquelle Lescouble est reçu, selon les rites, dès le mois de novembre de la même année.

Lescouble fera le 19 février 1832 un long historique de l’association (p. 1040-1042), précédé d’une analyse on ne peut plus claire et lucide des mobiles des colons, et des circonstances historiques de l’événement. Citons l’entrée en matière de cet historique :

Avant d’entrer en matière, il faut reprendre les choses de plus loin ; depuis la mémorable journée où nous reçûmes les nouvelles des événements de juillet : c’était le 29 octobre 1830. Tous les habitants de cette colonie devaient naturellement désirer le moment où ils sortiraient du régime vexatoire qui pesait sur eux. La position de la colonie était devenu insupportable, depuis les derniers ouragans surtout. Le gouvernement local n’avait rien fait pour améliorer notre position. Une inconcevable appathie, une espèce d’indifférence et enfin un refus positif de l’autorité toutes les fois qu’il avait été question du bonheure des colons, notre gouvernement se tenant toujours ferme à cheval sur la légalité, tout enfin devait faire présager une tempête politique.

Fatigués du présent, craignant l’avenir, écrasés par les malheurs du païs, les habitants ont formés il y a dix mois une association, sous le titre de Francs-Créols, dans le but d’obtenir de l’autorité locale une constition franche et libérale dans laquelle les habitants interviendraient. 1040(19).

Au cours de cette année 1832, plus nettement encore que dans les deux années précédentes, le journal de Lescouble devient une sorte de chronique, du point de vue non des dirigeants, mais du simple colon, des luttes qui s’engagent dans l’île Bourbon. Lutte des Francs-créoles pour faire appliquer l’esprit même de la révolution de 1830, et, sans attendre la création des conseils coloniaux élus, pour imposer l’élection des membres du Conseil Général, qui jusqu’alors étaient pour ainsi dire désignés par le gouverneur.

Les Francs-créoles, qui, à compter de l’arrivée dans l’île du gouverneur Cuvillier, nommé celui-là par le nouveau régime, abandonnent leur association pour un parti légal, le “parti colonial”, vont encore lutter, avant que des mesures soient même réellement envisagées par le gouvernement, pour la liberté de la presse, en créant deux journaux, le Salazien et le Mascarehnas. Lescouble est partie prenante dans l’entreprise qu’il contribue à financer, et il sera solidaire des rédacteurs lorsque ceux-ci seront poursuivis.

Tous ces événements, les résultats des élections au Conseil Général, puis au Conseil Colonial, l’installation, enfin, d’un début de forme de démocratie (même s’il ne s’agit pas d’une démocratie au sens moderne du terme puisqu’elle exclut évidemment les esclaves) à l’île Bourbon, les luttes de classe entre l’aristocratie appuyée par le gouverneur Duval d’Ailly, et les petits ou moyens planteurs qui trouvent appui chez Charles Ogé Barbaroux, procureur général, tout cela, le journal le raconte, l’explique, le commente parfois comme s’il s’agissait véritablement d’un reportage ou du moins d’un témoignage à destination d’une postérité de lecteurs.

Lecteurs ? C’est une question que se posent souvent les commentateurs des journaux intimes. Et c’est une question, disons-le, assez facilement résolue quand il s’agit d’écrivains (Gide publiait le sien à la Pléiade), ou généralement d’hommes célèbres, mais qui l’est beaucoup moins quand il s’agit, comme c’est le cas pour Lescouble, d’un homme que son seul journal finalement, et surtout par son importance (on l’a dit : deux mille pages manuscrites conservées), dispose à une relative postérité. D’autant qu’il ne s’agit pas ici, ne le dissimulons pas, d’un texte à caractère littéraire.

Certes, il y a dans le journal de Lescouble certains passages qui semblent appeler l’attention du lecteur, par une meilleure qualité d’écriture, par l’usage de ressources rhétoriques, par les thèmes aussi qu’ils abordent. On pourrait les énumérer : ce sont les réflexions que Lescouble est amené à faire sur son temps, sur les hommes, sur la situation politique, etc. Ou encore les anecdotes, parfois fort drôles qu’il raconte, et qui mettent en lumière des traits de caractère. Remarquons aussi la chronique qu’il tient, de l’épidémie de choléra de 1820, qui, là encore a valeur de chronique. Quelques descriptions, dont celle du volcan en éruption, en septembre 1812, et surtout le voyage à Salazie en novembre 1834, le texte d’un seul tenant le plus long du journal. Dans tous ces passages, Lescouble s’exerce à l’écriture, semble en appeler à l’attention et faire la séduction d’un lecteur ou de lecteurs potentiels.

Mais quant à l’essentiel du journal, la part quantativement la plus importante, il s’agit de notations au jour le jour, de menus travaux, de petits faits quotidiens qui relèvent beaucoup plus de la pratique obstinée du diariste que d’une visée à caractère moins intime.

A qui Lescouble destinait-il son journal, si toutefois il le destinait à qui que ce soit ? Sans doute à lui-même en premier lieu, parce qu’un journal, c’est une mémoire bien plus sûre et plus fidèle, et la pratique des notations marginales, qui permettent chaque jour de résumer en quelques mots le contenu de la page aident au repérage des événements notables du passé. Ainsi la mise en page, de toute évidence, est faite pour la consultation, et les illustrations de Lescouble, ces vignettes elles aussi marginales, contribuent à la mise en place d’un système de repères.

A lui-même, mais sans doute aussi à un lecteur possible, un lecteur complice à qui il adresse parfois des clins d’œil, qu’il invite à remplir les lignes de points de son journal : “Longpré est venu ce mattin déjeuner avec nous allant à St-Benoît. C’était fort drôle que la contenance ……………………………………………………………………………………………. mettez ce que vous voudrez. C’était vraiment fort drôle. Voilà ce qu’on a toujours appelé de la plomb”. 641(12), ou bien à qui il suggère des renvois (“Voyez le …”), etc.

Quant à son rapport à un lecteur éventuel, Lescouble est bien rarement explicite à ce sujet. Son journal doit-il rester secret — et en effet, on a vu que Lescouble utilise des codes pour dissimuler certaines confidences, généralement d’ordre amoureux, mais qui peuvent également être d’ordre politique, comme dans l’affaire du Salazien, — ou au contraire, Lescouble revendique-t-il, à travers son journal, d’être un porte-parole, voire simplement le droit d’un homme à se dire lui-même, au quotidien, et sans autre justification que cette parole ?

En réalité, Lescouble répond positivement à ces deux questions. Le premier janvier 1830, en des termes si crus que je n’ose ici les reproduire et renvoie (à mon tour) mon lecteur à la page 853, le diariste fait allusion à un lecteur qui aurait “la curiosité de mettre [le] nez dans [son] journal”. Un peu à la manière de Stendhal qui supplie l’honnête homme qui aurait trouvé son carnet de ne le pas lire, mais dans un tout autre esprit, et en de tout autres termes, Lescouble met le lecteur potentiel en situation d’indiscrétion, et par conséquent définit l’espace du journal comme une intimité qu’il est condamnable de violer.

En revanche, dans un passage beaucoup plus développé, et avec un peu plus d’égards pour son lecteur, Lescouble en vient ailleurs non seulement à expliquer la tenue de son journal, mais encore à la justifier. Je ne cite que le début de ce passage, qu’on pourra lire en entier p. 1098-1099 :

J’ai attaqué le petit détour qu’on appelle le serpent. J’ai beaucoup à remblayer dans cet endroit pour parvenir au niveau convenable, et à propos de détour de serpent, je crois qu’il n’est pas inutile de donner une petite explication à ce sujet à vous, par exemple qui dites en lisant ce journal : ce Lescouble avait une drôle de manière d’écrire comme cela tout ce qu’il faisait. A quoi cela pouvait-il lui servir ? Car enfin ! qu’il ait planté aujourd’hui du manioc, hier du chiendent, une autre fois des brèdes, ce n’était pas chose si importante pour se donner la peine de la dire si minutieusement et les consigner dans un journal ; il n’y a là rien que du papier perdu inutilement.

On voit qu’ici, comme il arrive ailleurs à l’occasion, le lecteur n’est pas récusé en tant que tel, et par conséquent semble avoir tout-à-fait sa place en face du diariste, mais c’est bien sa pratique elle-même, dès lors que le lecteur est admis, qui est mise en question. Or la réponse de Lescouble à ce sujet me paraît devoir justifier, dans le même temps que le journal, l’entreprise de publication que j’ai voulu mener à bien : ce que Lescouble souligne, c’est que l’intérêt de la parole ne tient pas seulement aux choses que cette parole véhicule. S’il veut, lui, parler de ses “brèdes et de [ses] bringelles”, comme il est permis à un “général de parler de ses victoires ; à un législateur de ses beaux discours”, c’est sans doute, veut-il nous dire indirectement, que toute œuvre se vaut en laquelle son auteur s’accomplit et à travers elle “témoigne”, comme dirait Gide.

C’est ce témoignage, justement, non seulement sur la Réunion, mais sur un homme, et sur l’homme, que le lecteur est invité à consulter.

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