Sur Cioran : esquisse de défragmentation
Il y a un moment où le critique sent qu’il tient son auteur, c’est à dire qu’il est entré suffisamment dans la connaissance du texte, dans l’intimité du texte, pour que les nouveaux territoires qu’il découvre ne soient que des territoires dont il est clair qu’ils appartiennent au même pays. Les paysages peuvent changer, les perspectives déconcerter, mais ils nous sont toujours familiers. Il en est d’un texte comme de la connaissance d’une personne. On ne peut jamais être vraiment surpris par les actions ou les réactions de quelqu’un que l’on connaît bien, sauf justement dans les films ou les romans, où, contrairement à ce qu’on a trop dit, la cohérence des personnages est moins grande que celle des personnes réelles. Nous savons ce que quelqu’un peut faire ou ne pas faire. Un critique sait aussi ce qu’un auteur peut écrire ou ne pas écrire. C’est cela qui confirme bien que les textes sont toujours autobiographiques à plusieurs égards.
Cependant, je ne parle ici que des textes. Je ne prétnds pas connaître Cioran lui?même. Sa biographie, si je la possédais mieux, pourrait me réserver bien dès étonnements, et je m’attends qu’elle m’en réserve encore. Mais voici, je ne sais que ces fragments très choisis qu’il livre dans ses entretiens, et cette correspondance au contexte souvent nimbé d’incertitudes, et encore tout ce qui apparaît de lui?même, comme de biais, sous un éclairage biais dans les textes, je veux dire, les essais, les aphorismes, les livres proprement dits. Cela, cependant, ne m’interdit pas d’être assez familier de ce qu’il a écrit et des propos de lui qu’on a recueillis pour me permettre d’en parler avec un certain degré de justesse (ce qui ne veut pas dire parler de lui), l’inutilité de mon propos devant être mesurée à l’aune de toutes les autres inutilités que nous partageons en ce monde, qui est tout le monde, s’il n’y en a pas d’autre.
Gabriel Matzneff, que j’avais invité à ce colloque, m’écrivait que les mots “colloque” et “Cioran” jurent ensemble, et il acceptait cependant de venir. Puis, au dernier moment, il envoie à Alexandra Laignel?Lavastine une autre lettre pour dire qu’il ne vient pas, parce qu’il ne veut pas se trouver au milieu de “spécialistes” de Cioran, mot qui, dit?il, aurait fait “hurler de rire”, ou “de rage” le maître. Vous voyez là ce que je voulais expliquer plus haut. Moi, ne connaissant pas Cioran, ne l’ayant pas connu plus exactement, j’ignore s’il aurait hurlé. L’anti?universitarisme des écrivains est un cliché qui remonte à la Renaissance, où l’on dénonçait déjà les cuistres, en passant par le dix?neuvième siècle et les fameuses diatribes de Musset et autres Gautier. Je ne pense pas que Cioran échappe aux clichés plus que les autres, et plus que Monsieur Matzneff. Ce que je sais, c’est que le texte publié de Cioran est donc public, proposé à tous, et qu’on en peut tenter de décrire cette familiarité dont je parlais tout à l’heure. Ce que je ne sais pas et ce qui me trouble, c’est à quoi appartiennent ces deux lettres et cette prose et cette pose de Matzneff dont je parle, ni le texte, ni la personne de Matzneff ne m’étant suffisamment familiers.
En face, il faut mettre l’immense respect de Cioran pour l’inaccompli, pour ce qui part sans laisser de traces. L’homme n’existe véritablement que lorsqu’il ne fait rien. Ce respect là, comment se fait?il qu’on ne cherche à y aspirer ? Quelle reconnaissance ne doit?on pas à ceux qui ont renoncé à écrire, à polluer le papier, les librairies et les bibliothèques, les journaux, les revues, de ce qui de toutes façons a été dit, ou aura été dit, ou aurait été dit de toutes façons, autrement, par d’autres. Il y a tant d’écrivains qui vous assurent que l’écriture est essentielle à leur vie, indispensable, qu’ils ne pourraient vivre sans écrire, et d’autres, comme Cioran, que plus ils avancent en âge et plus ils s’en détachent, arrêtent d’écrire, trouvent l’écriture non essentielle. L’écriture n’est pas essentielle ou non essentielle, mais elle est à la fois un plaisir solitaire et un moyen d’échange, une curieuse adéquation entre le plaisir qu’on se fait, le soulagement qu’on peut éprouver à se délivrer de soi, à s’exposer, à se rendre pour ainsi dire étranger à soi?même, et le plaisir véritable qu’on peut provoquer chez autrui, l’éveil qu’il arrive de susciter dans sa conscience et même l’importance décisive d’une lecture dans une vie. La bonne écriture est juste dans cet équilibre.
Ils forment un trio, Eugen, Mircea et Emil, les trois vrais faux Roumains de Paris, et pas seulement sur cette photographie de Louis Monier, prise place Fürstenberg. Il y a différentes façons de regarder cette photo. On peut faire de l’interprétation photographique, lequel regarde en haut, lequel en bas, à droite, à gauche, à quoi pensent?ils en ce moment précis, de quoi ils parlent. Il y en a qui disent, voyez, avec sa pipe, Eliade se tient un peu à l’écart, ils sont des amis tous les trois, mais un peu plus amis ou un peu moins amis. Les affinités électives, les centres d’intérêt peuvent les associer différemment. Mais, en termes de marketing littéraire, impossible de nier que chacun a bien trouvé son créneau.
C’est vrai qu’on peut rapprocher davantage Emil et Eugen, ils étaient des amis très proches, tandis que l’autre s’est éloigné, il est allé aux Etats?Unis, il a fait carrière, ça se devine à cause de sa pipe, et du fait qu’il se tient un peu en retrait. Les deux, là, ils ont l’air complices, davantage. Il y a bien des choses qui les unissent. Déjà, leurs prénoms. Eugen, Emil, en Roumanie, ça passe, mais, Emile, Eugène, en France, ça fait plutôt prénoms de coiffeurs (aurait dit Cioran).
Par ailleurs, ce qui les unit aussi, c’est à quel point ils ont pu se plaindre de la vieillesse et de la mort. Tout le monde se plaint de la vieillesse et de la mort. On ne s’y fait pas facilement. Mais il y a, en particulier de la part d’Eugène et d’Emile, des protestations un peu trop tonitruantes et vigoureuses. Dans les aphorismes de Cioran, les interviews, dans les lettres, c’est une obsession. Un écrivain ne fait que de mâcher des obsessions, toute son oeuvre, c’est une sorte de ruminant à thèmes. Cioran parle de la vieillesse surtout quand elle lui survient. Les maux d’estomac, des douleurs qui le conduisent à faire un régime forcé. Et puis la cataracte, et les rhumatismes, tout cela lui tombe dessus tour à tour, les maladies s’enchaînent se concurrencent, on devient une carcasse, un débris, et un jour, une jeune fille se lève dans le métro, pour vous laisser la place, alors on comprend de quoi il retourne.
Encore Cioran est?il relativement résigné. La vieillesse fait partie du reste, de cette vanité générale de tout, de cette farce universelle, de ce mauvais tour que nous joue éternellement le mauvais démiurge. La vieillesse, d’ailleurs, ne fait pas tellement l’objet de textes à proprement parler littéraires, de maximes ou de fragments, c’est plutôt, c’est surtout dans la correspondance, lorsque les lettres annoncent progressivement les anniversaires, les maladies, les maux. Il est vrai que c’est dans les correspondances avant tout qu’il faut chercher ce discours sur la vieillesse, sur le vieillissement, sur l’approche de la mort, parce que là, il ne s’agit plus autant de faire des phrases, il y a une écriture qui est en prise directe sur l’événement, pas seulement une écriture qui évoque la mort, pas seulement un auteur qui parle de la vieillesse et de la mort, mais un auteur qui vieillit et qui meurt. Un auteur qui se détache du monde, qui se déprend de la passion d’écrire, voire de l’intérêt même d’écrire, du sens que cela peut avoir. Un livre d’essais, un roman, bref un livre au sens propre est quelque chose qui veut transcender le temps, qui nous dit les choses, les évoque sous un éclairage, les fait valoir et comprendre, tandis que la correspondance est prise dans le fil mince du temps, elle ne sait pas ce qui deviendra, elle est aux prises avec le menu, l’intime, pour le coup la réalité du fragmentaire de la biographie. Le texte de la correspondance est courbé sous le ciel bas de l’avenir, il ni y a pas de recul, on ne sait jamais dans une lettre où vous conduira et jusqu’où une maladie qui survient. C’est dans les lettres seulement qu’il y a des événements, ailleurs, ce ne sont que des récits et des anecdotes.
Les correspondances d’ailleurs se ressemblent, au début les écrivains sont des jeunes loups, et puis les vieux, quand ils commencent à se déprendre du succès, de la gloire, de l’écriture, quand ils commencent à ne plus se plaire nulle part, ni à Paris, qui est devenu un garage, ni à Dieppe où il pleut tout le temps, quand la correspondance devient une litanie, sur les maux du corps, sur la pénible nécessité de recevoir les autres, de devoir faire la conversation, on se. demande comment il peut survenir encore des jeunes loups s’ils lisent bien comment ils vont finir.
Cioran est plus mesuré, plus résigné, que ne l’est Ionesco. Celui?ci, en quelque sorte, n’est pas d’accord. Il dit, non, ce n’est pas acceptable, on ne peut pas tolérer une chose pareille, de voir son visage s’affaisser, ses forces faiblir, les maladies qui surgissent, la mémoire s’effaçant comme un tableau noir usé dont la peinture s’écaille. Ionesco serait prêt à donner des coups dans le vide où Dieu n’est pas, il est même prêt à croire en Dieu pour avoir à qui se plaindre, au lieu que Cioran trouve cela dans l’ordre des choses. Ils en parlent au téléphone, en français (d’après Marie-Françoise Ionesco) : non mais tu te rends compte, encore une dent qui fout le camp, et moi, je ne vois plus clair, et moi je tousse, et ton foie, comment ça va ? Allô ? Bon sang, je ne t’entends même plus maintenant, je deviens sourd. Eugène et Emile, pendant des heures au téléphone, pendant des années, à se répéter les mêmes choses, des cioraneries et des ionesceries, comme deux adolescents égarés dans leur peau devenue trop grande, ridée, leurs yeux jaunis, tandis que leurs femmes, qui ont tout compris depuis longtemps, les laissent dire.
Et de toute façon, que cela leur ait plu ou pas, ils en sont au même point tous les deux. Ils ont terriblement vieilli, leur visages se sont creusés, affaissés, se décomposent, leur masque a pris un terrible coup de vieux, ils sont devenus des vieillards, leurs corps se voûtent, ils ont été malades, ils ont senti l’usure de leur corps, dégradé par les somnifères ou par l’alcool, et Cioran est tombé dans l’inconscience, et il tenait un livre à l’envers à l’hôpital, son livre, son propre livre, et il disait : mais qu’est?ce que c’est, c’est bien, ça? Et puis, ils sont morts, comme nous tous ici nous mourrons, après avoir fait tant de choses inutiles, après n’avoir rien fait d’autre que d’inutile, d’ailleurs, au regard de la vieillesse et de la mort. Avoir eu seulement du plaisir, un peu de plaisir, ou beaucoup de plaisir, un certain nombre de fois, mais cela pourtant ne s’accumule pas.
Si l’on y pense bien, cette attention à la vieillesse et à la mort, cette obsession, n’est pas autant partagée par les hommes qui vivent dans des structures sociales et familiales qui en réalité les intègrent. Les rituels de la mort, le statut particulier offert dans certaines sociétés aux vieillards, ne laissent pas l’individu seul face à l’horreur du néant. Si l’on sait d’avance qu’on est venu là pour faire quelques tours, remplir son devoir et partir content de l’avoir fait, on n’a pas trop d’angoisse. Une société fortement structurée, fortement organisée, où les codes et les rites conservent toute leur force, une telle société n’a pas encore rompu tous les ponts avec la nature et les sociétés animales. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais il y a dans les livres de Cioran des petits personnages, qui sont comme des sortes de santons, des petits concierges, des petits paysans, des gardiens, des ouvriers, des petites prostituées, des petites gens en somme, dont Cioran parle parfois avec une légère condescendance, dont il recueille et cite les propos avec le ton un peu hautain d’un étudiant de quarante ans qui ferait de l’anthropologie. Aux innocents les mains pleines. En disant ce qu’ils disent, ces paysans roumains ne savent pas qu’ils disent, l’essentiel, par exemple, à propos de la mort . « C’est comme ça, c’est comme ça, c’est comme ça ». Peut?être cependant qu’ils savent très exactement ce qu’ils disent. Hélas, comment en discuter avec Cioran ?
C’est le lot de l’individualisme, particulièrement dans les sociétés atomisées, que de conduire à des excès d’isolement et du sentiment de la perte du sens. Cioran se décrit lui?même comme un individu né de l’arrachement à une société maîtrisée, chassé du paradis originel et comme tel livré à la dérive, à la marginalité, à l’exil et à la confrontation solitaire avec la mort. L’insomnie commence à Sibiu et avec elle la mise à l’écart, la clairvoyance, et jusqu’à la conscience de la contingence même de l’être, puisque c’est l’insomnie qui fait dire à sa mère dans les entretiens qu’elle aurait mieux fait d’avorter, c’est à dire que lui aurait pu aussi bien ne pas être. Cioran nous décrit comme une fable cette sortie de Rasinari exactement comme une perte du paradis, une perte de l’innocence, une accession maligne à la connaissance, à la compréhension, par l’extériorité, par la différence, et il n’y a plus après cela qu’à vivre dans l’errance, à redoubler le départ de Rasinari par le départ en exil, à quitter jusqu’à sa propre langue, à ajouter jusqu’à cette discontinuité comme un supplément de lucide éloignement.
Il sera toujours difficile de dire dans quelle mesure l’expérience propre, biographique, de Cioran, quant à cette expérience de la perte du sens, tient à son caractère valaque (je reprends à Cioran cette expression qu’il utilise couramment dans sa correspondance roumaine pour parler de ce qu’on pourrait appeler autrement roumanité) ou balkanique, question qu’il ouvre à de nombreuses reprises dans ses entretiens et dans sa correspondance, sans y répondre jamais vraiment. Elle y tient évidemment, mais pas seulement bien entendu.
Ainsi, dans une lettre de jeunesse, Cioran dit que celui qui ne recherche pas la gloire entre les hommes, afin de mieux les mépriser, afin d’être en position de les mieux mépriser en fait, ne gagnera jamais son estime. Car dans ses entretiens et ses lettres, Cioran est coutumier de ces propositions un peu abruptes, qui apparentent les livres de Cioran avec ses entretiens et ses lettres. C’est la version cioranienne, un peu paradoxale tout de même, de ce discours sur la gloire qu’on évite rarement de rencontrer dans une correspondance d’écrivain jeune. Ainsi, cette recherche de la gloire est?elle corrélée d’emblée avec l’orgueil, avec le mépris. Orgueil couplé aussi avec le sentiment immodéré, le goût ou l’obsession du ratage, de l’échec. Tout cela est certes largement un trait balkano?valaque, partagé par d’autres que Cioran. Eliade a beaucoup de mal à admettre de n’avoir pas reçu le prix Nobel. De même pour Cioran, dont on observera qu’il a toujours été plus orgueilleux encore que son compatriote, puisqu’il refuse systématiquement tous les prix, tous les interviews, cela afin, ne nous dit?il pas, d’éviter l’humiliation de n’être pas récompensé par les distinctions les plus hautes, et de ne pas être interviewé tous les jours, sur toutes les chaînes de télévision.
Dès lors qu’on a quitté Rasinari, donc, on n’a plus de raison de s’arrêter. Partir en Allemagne, en Italie ou en France, voire en Angleterre ou en Espagne. C’est tout de même plus court, malgré tout plus économique et plus rapide que de transformer son pays en la plus grande des Nations avant d’y devenir le plus grand des écrivains. Ce n’est pas à moi de parler de l’expérience nationaliste de Cioran, mais elle est en rapport direct avec ce démon jamais repu de l’orgueil qui nous taraude. De là que l’individualisme et l’expérience effrayante de la mort ne sont que les suites logiques de l’orgueil. Le grand singe, qui, lui, n’a pas quitté Rasinari, réussit à dominer par la force sa tribu, ou bien, s’il est vaincu, il adopte une attitude de soumission. D’ailleurs provisoire, parce qu’il ne peut pas renoncer définitivement à dominer. A la première occasion, au premier faux pas du vainqueur, il le fera tomber et prendra sa place. Il ne peut pas faire autrement que de vouloir dominer. Parce que, nous disent les néodarwinistes, il faut qu’il distribue ses gènes dans les meilleures conditions possibles. Ainsi, il n’y a pas de ratés chez les grands singes. Il n’y a que des dominés et des dominants. Il n’y a pas de mépris, il n’y a que des degrés de force et de ruse, et d’efficacité. Mais aussi, qu’on se rassure, des névroses, des actes de cruauté inouïs, voire des suicides.
Cioran, au contraire des grands singes, ne veut pas d’enfants. C’est ce qui le distingue aussi de Ionesco. Face à la mort, à la dégradation, il n’y a donc plus de démultiplication. D’une certaine façon, cet orgueil dévoyé et sans objet, qui nécessairement peut aboutir à l’échec, au ratage, va pousser Cioran à une conduite de grève. Cioran a décidé au bout du compte de faire la grève au sens propre, de ne pas travailler, de rester un faux étudiant, de manger à la cantine, de dormir à l’hôtel, de faire la grève sociale, la grève des études, la grève même intellectuelle, la grève philosophique en tous cas, la grève de la théorie par la mise en oeuvre de l’écriture du fragment et de l’aphorisme. Le pire est que d’une certaine façon, il réussit sa grève. Il réussit à ne pas travailler et à vivre quand même. C’est intéressant de voir comme le génie de l’orgueil peut transformer le ratage, l’échec en victoire. Il y aurait en effet à redécouvrir chez Cioran une esquisse de théorie valaco?bouddhiste de l’échec, dont on pourrait reconstituer les prémices avec quelques bouts de citations. Mais ce n’est pas seulement que Cioran vous monte admirablement cette théorie de l’échec transfiguré en réussite absolue, c’est qu’il la met en action ? sans parler bien sûr du sentiment délicieux de la déception, le vertige de l’échec, la volupté de la déconvenue, la délectation mortelle dont l’être orgueilleux frappé comme un oiseau en plein vol et tombé se repaît infiniment. Il n’y a pas de discours amoureux chez Cioran parce qu’en tient lieu le lyrisme concis du ratage. Le voici toujours mélancolique et rigoureusement disert, tâtant de mots experts cette blessure toujours ouverte et purulente de l’orgueil. Satisfaction extrême de l’insatisfaction extrême.
Cioran est rusé. Parce qu’il a compris qu’il est né de la contingence, et ayant conscience d’être un accident biologique, il me semble qu’il a acquis un art consommé de l’exercice de sa propre biographie. A lire à la fois, et parfois en contrepoint, sa correspondance et ses entretiens, je suis amené à savourer avec délices la maestria, la virtuosité de ses conduites parfois j’oserais dire balkaniques pour tenter, tout au long d’une vie entière, de survivre au départ de Rasinari. Génie double, d’ailleurs, que traduit ce mot de biographique : la manière dont il conduit sa vie, et la manière dont il en parle.
Vous avez peut?être vu ce film merveilleux de William Wiler, La Lettre, tiré d’une nouvelle de Somerset Maugham. Une femme a tué son amant, et s’est forgé une sorte d’excuse, disant que cet homme qu’elle connaissait à peine, avait tenté de la violer, et qu’elle s’était défendue. Comme elle raconte toujours la même histoire dans les mêmes termes exactement, son avocat un jour observe que cela finit par devenir un peu étrange, une personne qui redit toujours la même histoire dans les mêmes termes. Bien sûr, dit?il, cela peut plaider en faveur de la réalité des faits, puisque vous ne vous contredisez pas, mais d’un autre côté cette persistance peut paraître à la longue suspecte. Ou vous avez une excellente mémoire, dit l’avocat, ou vous avez conçu cette version par cœur et vous mentez.
Il n’y a pas besoin de lire toute la littérature sur l’autobiographie, tout est dans ce film ou dans la nouvelle de Maugham. Et je dirais que chez les écrivains en général, la réponse est indécidable. On a la chance que Cioran n’ait pas écrit sa propre biographie, et on a la chance supplémentaire de disposer de ses entretiens, qu’il a concédés, toujours à des étrangers, à des étrangers à la France et à la Roumanie, sauf à la fin, Liiceanu ayant réussi à emporter le meilleur entretien d’ailleurs que Cioran ait jamais accordé. Ces entretiens c’est évidemment beaucoup mieux que des Mémoires, une autobiographie au sens propre, étroit du terme, parce que cela se présente sous une forme fragmentaire. Il n’est évidemment pas question uniquement de la biographie de Cioran dans ses entretiens, mais ce qui compte, c’est que l’autobiographie de Cioran, on ne la trouve pour l’instant que là, et aussi un peu dans la correspondance [depuis le présent article ont paru les Cahiers], lorsque la correspondance évoque le passé, lorsqu’elle fonctionne justement comme dans les entretiens, pour des restitutions, des mises en perspectives. Et dans les entretiens, donc, on pourrait dire que l’autobiographie tient en un petit nombre d’histoires, d’anecdotes, un assez petit nombre en fait, que Cioran répète, comme l’héroïne de Maugham, toujours de la même façon, à des époques différentes, et c’est fascinant justement cette répétition, avec seulement ce léger tremblé de la formulation qui ne peut être parfaitement identique, mais les récits sont bien les mêmes, ce sont comme des icônes, des tableaux de la vie de Cioran, son chemin de croix. C’est encore un effet de l’orgueil peut?être que de vouloir réduire ainsi sa biographie à une série de petites fables qui bien sûr ont une valeur symbolique, toutes, sans exception. Ces petits récits reviennent si souvent que Liiceanu, qui les connaît par cœur, et qui est rusé lui aussi, et qui joue avec les ruses de Cioran, continue pour lui le propos. Cioran commence une histoire, et Liiceanu complète le récit qu’il connaît déjà. L’interviewer veut avoir de l’inédit, et ce n’est pas facile d’avoir de l’inédit, si la biographie est bloquée, si Cioran estime qu’il y a peu à dire, s’il veut isoler de sa biographie seulement le significatif, seulement ce qui fait sens, justement, ce qui transforme l’échec en réussite. Dire qu’on est un raté, et montrer dans le même temps à quel point l’échec est le produit élaboré et patient d’une construction de sa propre vie, dire que l’échec biographique est la contrepartie en quelque sorte et la transfiguration, le retournement de l’échec métaphysique. Extraite des entretiens, la biographie est décevante, tant on y sait peu, et en même temps fascinante, par la cohérence de son discours. On y retrouve la trace des vies de saints dont Cioran était amateur. Il n’y a pas d’autre référence digne. C’est une autobiographie à caractère fragmentaire, elle fonctionne tout à fait à l’instar des fragments comme écriture. Pas plus qu’il ne veut développer sa pensée en système, il n’étirera pas sa biographie en récit. Elle ne se laisse pas délayer, elle est concise et dense comme une série de paragraphes bien faits.
Parlons donc à titre d’exemple de la contingence ; la contingence d’être, d’être né, d’avoir été, et finalement de toute la série des actes constitutifs de la vie de Cioran, qui procèdent pour ainsi dire nécessairement de la contingence, puisque celle?ci libère l’orgueil de l’épreuve de réalité. Le récit fondateur est une sorte de récit de naissance au second degré. Cioran est à Sibiu, au bord de la folie, à force d’errer la nuit, insomniaque définitif. Il se jette sur un canapé, et à bout de nerf, à bout de vie, à bout de tout, il s’écrie qu’il n’en peut plus. Alors, sa mère, comme on donne une réplique au théâtre, de préférence à la fin d’un acte, ou ce pourrait être la fin d’un chapitre, ou de stance, sa mère dit que si elle avait su, elle aurait avorté. Cette histoire, ce petit récit, Cioran le raconte dix fois, dans ses interviews, c’est bien un récit emblématique, et il le raconte toujours de la même façon. Sauf une fois, notons-le. Le canapé est toujours là, Cioran se jette toujours dessus, il crie toujours qu’il n’en peut plus, mais une fois, une seule fois, la réplique de la mère est différente. Elle dit “Pauvre petit”, ou quelque chose de ce genre, je vais faire dire une messe, et ça ne marche plus, bien sûr de la même façon. Or, justement, cette variante n’appartient pas aux entretiens, mais à un livre (De l’inconvénient d’être né).
Cette contingence fondatrice va déterminer les ruses de l’orgueil de Cioran. Dans cet étonnant reniement maternel, où se condensent, et se déforment ou s’inversent pour ainsi dire, plusieurs thèmes christiques, Cioran va puiser toute la logique ultérieure de sa biographie. Il n’y aura plus d’autre nécessité que d’être un dissident de l’humanité.
Puisque j’ai parlé de variante, je voudrais citer un autre exemple. Dans son errance, dans la logique de ses déracinements successifs, Cioran habite l’hôtel à Paris. Puis, alors même qu’il a trouvé un hôtel assez peu cher et confortable, où il se sent bien, il apprend que l’immeuble va être détruit, et qu’il va être condamné à de nouvelles errances. Alors, il envoie son dernier livre à une admiratrice, et celle?ci lui offre d’habiter un de ses appartements, pour un loyer modique, un loyer loi de 1948. C’est un épisode non négligeable, qui lui permet de retirer un salut temporel à partir de son oeuvre spirituelle, une sorte de miracle de l’esprit sur le marché immobilier parisien, le mécénat inespéré d’une femme enfin reconnaissante, au sens où elle le reconnaît en tant qu’auteur, et qui le sauve parce qu’elle croit en lui. Cette logeuse issue du monde de la spéculation comme Marie?Madeleine de celui de la prostitution, représente une pause ou un répit dans le calvaire sans nécessité de Cioran. Or, une seule fois, Cioran rapporte une autre version. La femme n’est qu’une logeuse spéculative qui veut l’exploiter, et qu’il envoie promener, parce qu’elle prétend lui faire payer une chambre d’appartement le même prix que deux chambres d’hôtel. Je ne sais comment se constituent les variantes de ces récits, mais il semble que la version la plus significative et la plus cohérente soit tout de même toujours celle qui prédomine et l’emporte.
Encore un exemple, qui n’est pas sans importance, du seul point de vue de la littérature. Cioran est un écrivain français. Et comment est-il devenu un écrivain français ? Voilà une question. Vous savez qu’il était d’abord parti en Allemagne, avec une bourse Humboldt, et puis finalement, il a eu une bourse de l’Institut français de Bucarest, et il s’est installé en France. Cioran est devenu un des plus grands écrivains français de ce temps, un admirable styliste, l’un des plus parfaits, et cela aussi s’inscrit cependant dans la contingence. Avant de quitter la Roumanie, il parlait beaucoup mieux l’allemand. Et puis, il a essayé de partir en Italie. Il a écrit à Eliade une lettre de motivation, il lui a demandé de l’aider, en lui expliquant toutes les raisons du monde qu’il avait de partir en Italie, où il serait devenu un grand écrivain italien. Puis, il est allé finalement en France, mais à l’occasion de ses voyages, il écrivait à ses parents, à ses amis, que Londres était une ville magnifique, qu’il avait peut?être fait un mauvais choix avec la France. Sans compter que l’anglais, c’est tout de même une langue d’avenir, une langue en pleine expansion, tandis que le français est une langue déclinante, dit?il, donc il aurait pu devenir un écrivain anglais, écrire en anglais directement, et devenir inutilement un écrivain lu directement par un public beaucoup plus large. Quant à l’Espagne, elle lui plaît énormément. C’est le plus beau pays d’Europe. Les Espagnols sont le peuple dont il se sent le plus proche. C’est donc là qu’il aurait pu vivre le mieux, s’accommoder, et nous aurions eu un écrivain espagnol. Il avait obtenu, d’ailleurs, une bourse pour l’Espagne. Il est vrai qu’il y a la Suisse. Cioran aurait voulu être un citoyen suisse, et si c’était à refaire …
On peut penser là (mais ce n’est évidemment pas un point de vue personnel) à une manière d’indifférence nationale généralisée, qui ferait de Cioran une sorte d’apatride de la pensée, un tzigane de l’intellect, un juif errant de la littérature, ce qui serait le comble. On pourrait soutenir aussi l’idée d’un Cioran qui préfigurerait l’Union européenne, un programme Eureka à lui tout seul, excellente introduction à des allocutions strasbourgeoises. Mais peut?être ne faut?il y voir qu’une manifestation supplémentaire de l’orgueil valaque, un trait partagé par tous ces génies trop à l’étroit dans leur petit pays, qui, renonçant à le rehausser, vont n’importe où dans le monde, assurés qu’ils y seront les meilleurs. Un effet pervers du nationalisme qui se retourne en indifférence nationale généralisée. Trait roumain : c’est toujours beaucoup mieux ailleurs, mais c’est finalement encore mieux chez nous. L’ailleurs est l’espace indispensable à partir duquel on peut reconstituer une identité défaillante, l’extériorité le lieu magique où se reforme l’image morcelée des origines, l’étranger le détour nécessaire pour revenir à ce qui devient quelque chose comme un lieu du propre, mais qu’on ne pouvait en aucun cas percevoir comme tel avant ce détour, sinon sous la forme caricaturale de l’hystérie nationaliste.
Les entretiens de Cioran sont d’ailleurs sur cette question des pays et des langues mieux focalisés que la correspondance. Cioran y construit son personnage d’écrivain français avec plus de concision. D’abord, il y a l’épisode Dupront. Cioran se montre décidé à aller en France, et c’est alors qu’il gagne l’amitié de Dupront. Sans trop de sentiment. Il a en somme courtisé mon prédécesseur pour avoir une bourse, ce qui lui a permis ensuite d’être honnête avec lui, et de lui dire qu’il faisait du vélo au lieu de faire sa thèse. D’un ami, on accepte tout. Dupront rentré en France, Cioran va suivre ses cours à la Sorbonne, puis, comme il s’y ennuie, et qu’il estime avoir suffisamment payé sa dette de reconnaissance, il cesse d’y aller. En affichant et en appuyant ce trait de cynisme, Cioran récupère l’initiative dans son cheminement biographique. Il ne faudrait pas laisser place à d’autres hypothèses, par exemple que Dupront ait fait une offre et que celle?ci soit venue au bon moment, Eliade n’ayant pas obtenu l’Italie, ou tout ce qu’on peut imaginer d’autre. Les entretiens, en insistant au contraire sur l’épisode Dupront, sur la thèse qui n’est pas faite, et sur les promenades en vélo, donnent corps à une décision personnelle, non tant à mon avis pour laisser croire à une destinée, à une quelconque nécessité, que pour faire le tri entre certaines options biographiques avortées dont la seule correspondance porte les traces. D’ailleurs, c’est bien en ce sens qu’il parle à Liiceanu d’un éblouissement pour Paris, qui au demeurant n’est sans doute pas inventé.
Il en va de même pour la langue. Comme il y a dans les vies de saints l’épisode essentiel de la conversion, ou de la révélation de la foi, on trouve dans les entretiens de Cioran un récit répétitif et bien immuable celui?là, de la révélation du français. C’est, comme vous savez, l’épisode, qui se passe à Dieppe, où Cioran allait en vacances, parfois en week?end, et où il s’est soudain rendu compte, en traduisant du Mallarmé en roumain, que c’était inutile, qu’il lui fallait changer de langue, et que c’est à ce moment là qu’il s’est mis à écrire en français. Le français, langue internationale et de longue tradition culturelle, est alors opposé au roumain comme langue confinée, étroite, réduite à une expression purement nationale (et de plus, en 1947, date de l’épisode, la Roumanie s’enferme dans la zone communiste). Mais cette anecdote est doublée d’une autre, elle aussi racontée à maintes reprises dans les mêmes termes : allant téléphoner à la réception de l’hôtel, il entend l’employé, sa fille et sa femme qui mettent au point le dîner, et il constate qu’ils le font avec un soin étonnant. Le valaque Cioran, habitué à se nourrir, sans savoir de quoi, à se restaurer, à simplement se rassasier, est fasciné par le soin français à sélectionner les mets comme les mots. Le français devient ainsi la langue de l’expression, plus que toute autre de celles que connaît Cioran.
Il est intéressant là aussi de voir comment ces deux petites fables cernent et figent la question de la langue et de l’écriture. On ne cherchera pas à les discuter, à se demander si les textes de Cioran écrits en roumain n’étaient pas eux aussi des textes de style, et on n’ira pas faire des recherches sur l’alimentation des habitants de Rasinari. Simplement, ces deux illuminations, comme il y a des conversions en deux temps aussi, fondent l’origine de la prééminence du style, dont il arrive à Cioran de souligner le caractère dominant. Plus les questions sont centrales, plus elles sont capitales à l’homme, plus l’on échappe par ailleurs au système pour les y enchaîner et finalement les défaire de la réalité de leur appréhension, et plus le style, le ton, devient l’unique justification de l’écriture. Dire qu’on vieillit et qu’on crève ressortit à la simple banalité. C’est comme de se gaver exclusivement de mamaliga. On ne s’en rend même pas compte. On n’est pas sensible à toutes sortes de questions fondamentales s’il n’y a pas pour soulever leur poids immense, les faire bouger aux yeux éteints des hommes, les milliers de fils ténus et fragiles de la syntaxe, les agencements ingénieux et délicieux des mots, les choix insolites de l’expression. On bouffe de l’inutile et de la mort et de la déchéance, on se vautre tous les jours dans les déjections mornes de la dépression, jusqu’à ce qu’enfin un parleur de charme transforme ce brouet infâme en poison magnifique, cette bauge en lit de mort aux draps de soie. Il n’aura rien dit de plus, il ne vous nourrit pas davantage peut?être, mais au moins, il vous a révélé le goût terrible de votre imparable destin, le parfum enivrant de l’encens qui va nimber votre exquis cadavre. A preuve que certains pensent de Cioran ce que celui?ci disait symétriquement d’Eminescu : qu’il résiste mal à la traduction. Les textes français de Cioran, échappés au carcan magnifique de cette langue sévère et droite qu’il a su incomparablement soumettre à sa convenance, s’amolliraient en roumain, comme un poison terrible et sec se dilue dans un vin trop capiteux. Une fois encore, la contingence se mue en nécessité. Il n’est pas si sûr que Cioran fût devenu un si parfait écrivain en espagnol, en anglais ou en italien. En suisse, peut?être …
Quittons donc les entretiens, et la correspondance, allons lire Cioran dans ce gros volume quarto de Gallimard. Il y raconte quelque part, qu’il a un jour, dans son enfance roumaine, vu un chien attaché à un arbre dans une forêt. Ce chien avait été mis là par son maître qui voulait sans doute s’en débarrasser. Le chien était d’une maigreur effrayante à voir, les yeux exorbités, et sur le point de mourir. Mais, note et souligne Cioran, il était debout.
C’est improprement que j’ai dit que Cioran raconte. En réalité, le, fragment où apparaît ce chien fait l’économie du récit. Seulement dire que le chien était debout. A nous, s’il nous plaît, d’imaginer le reste.
L’homme qui a lié le chien à l’arbre l’a voué évidemment à une mort atroce, une mort lente, par la faim et l’affaiblissement, jusqu’à être dévoré peut?être vivant encore, en commençant aux yeux, par quelque charognard de passage, corbeau ou autre chien. Cependant, l’homme n’a fait qu’attacher l’animal à un arbre, et partir. Il n’y a pas eu de violence,. il n’a pas frappé le chien, le sang n’a pas coulé, il n’y a pas eu de ces soubresauts inélégants de l’agonisant en proie aux affres de la mort, ces réflexes d’au?delà de la conscience qui font trembler encore, de longs moments, les membres, sans parler de ce cri terrible de l’animal qu’on abat, et qui ne comprend pas d’où viennent cette horreur et cette brutalité de la mort. L’homme qui a attaché le chien n’est pas cruel, il ne saurait envisager sans effroi de porter des coups à cette bête que peut?être il a aimé, et dont il ne pourrait supporter de voir le regard, encore chargé des reproches de la trahison, se voiler puis s’éteindre. Sous un coup bien porté, le chien serait mort en quelques secondes. Le paradoxe est que son agonie va durer des heures et des jours, en raison même de la pitié de son maître. C’est, en somme, la compassion de cet homme, sa miséricorde intempestive, qui est à l’origine du supplice de la bête.
L’homme l’a simplement attachée à un arbre. Que dire à cela ? Il l’a caressée, peut?être, et le chien s’est couché sur le sol, d’abord, pour attendre plus confortablement. Ce n’est que plus tard qu’il s’est levé, quand la faim est devenue poignante, et que l’angoisse a monté de son ventre. Le maître, ainsi, n’a pas fait de mal. Il est parti avec l’allure d’un homme qui va son chemin, et il a quitté l’animal en bons termes. De même qu’on démontre l’inexistence du mouvement en mettant à la suite les uns des autres les instants successifs de la flèche immobile dans l’air, de même peut?on prouver l’inexistence du mal dans la démarche de cet homme. Une heure après avoir quitté le chien, il pouvait encore penser qu’il allait revenir sur ses pas, et libérer la bête. Le temps a dilué le mal et a rusé avec l’irrémédiable. L’homme qui n’a rien vu de l’agonie interminable de son chien, de sa transformation progressive, consciente et irréparable en momie vivante, est en réalité plus innocent que s’il l’avait tué d’un coup de couteau ou de hache. La charité agit comme un levain du mal, un sel inattendu, pour l’immense plaisir culinaire du diable.
Le fragment de texte qui évoque le chien ne se préoccupe pas d’une telle histoire. Les tenants sont effacés, et des aboutissants, ne reste que cette attitude du chien debout dans l’agonie. Cioran ne nous dit pas non plus ce qu’il a fait du chien : dans le fragment, la biographie est pour ainsi dire transversale, au sens où le fragment ne raconte pas ce qui se passe avant ou après le moment emblématique dont il propose un commentaire concis. Si les entretiens ont constitué une série, une réserve d’images fixes, qui sont constitutives de l’autobiographie de Cioran, de manière plus consciente et plus volontaire que l’autobiographie malgré soi de la correspondance ou du journal (on ne fait pas d’autobiographie si l’on n’a pas les moyens de la perspective), le texte lui?même pour ainsi dire qu’est l’ensemble de livres publiés par Cioran, son oeuvre proprement dite inscrit la biographie de cette manière transversale qui a pour effet de la dérouter, de la biaiser, voire d’en détourner le sens. Ce qui était dans les entretiens une scène fondatrice de la contingence de la vie elle-même de Cioran, la scène avec la mère que j’ai rappelée plus haut, devient dans les fragments, on l’a vu, une autre fable, plus romantique celle?ci, et qui veut dire autre chose. Il est impossible d’arrêter au fond, quelle est la vraie version, c’est indécidable. Il est intéressant de savoir en tous cas que l’une est fausse, ou que, si toutes les deux sont vraies, alors Cioran se jetait périodiquement sur son canapé et sa mère avait à chaque fois une réplique différente. Certes, la contrainte de véracité est moins forte dans le livre d’aphorismes où n’existe pas de contrat explicite comme dans le cas de l’entretien, dans lequel on est tout de même appelé à ne pas inventer délibérément sa vie passée. Dans le même temps, la contrainte, disons, poétique, de l’entretien, comme représentation, on l’a vu, condensée de l’autobiographie, où la répétition joue un rôle important, n’est pas moindre. Il reste que les allusions autobiographiques, nombreuses dans les textes aphoristiques, et peut?être plus nombreuses mêmes que dans les entretiens, ne portent pas à la construction d’un récit de vie, bien au contraire. Ce sont des textes dans lesquels les scénarios biographiques sont délibérément présentés comme secondaires, des toiles de fond, des prétextes par rapport au discours prépondérant de la maxime. Y compte seulement la chute, ce qui fait leçon, ce qui fait mouche. L’extrait de vie qu’on nous suggère est détourné de sa trajectoire biographique pour désigner un but conceptuel, abstrait, et pour ainsi dire didactique. Lire la vie de Cioran dans les textes non biographiques, c’est être amené à restituer une autre histoire, qui se pourrait d’ailleurs esquisser, mais dont le sujet appartient à une autre scène, une scène où s’hypertrophient les humeurs d’un moi qui est au delà du moi biographique, comme son ombre portée sur un écran déformé, un moi de la représentation grandiloquente et farouche. Toute référence biographique dans les aphorismes de Cioran relève d’une anamorphose.
Pourtant, ainsi (j’hésite sur le terme à employer pour commencer ma phrase) toute écriture, toute forme d’écriture, en dehors de la rédaction administrative ou de la thèse de doctorat et encore, est indécente. Du journal au roman, à l’essai philosophique même, c’est l’impudeur qui est la dimension commune. Ce qu’on appelait il n’y a guère avec componction le sujet de l’écriture m’apparaît plutôt comme une excroissance inconvenante d’un moi en proie aux insuffisances des joies tronquées qu’il parvient à se procurer dans son maigre environnement. Saluons donc l’esthétique du fragment qui sauve de l’erreur du récit et de la pesanteur du système. Pour aller au bout de mon propos, il aurait fallu que je parle de la pudeur de Cioran. Cette pudeur indécente des entretiens, qu’il ne m’est guère permis cependant d’évoquer ici, en public. Je l’ai dit, au début, je ne parlerai pas de Cioran lui?même.
Et je ne l’ai pas fait.
Norbert Dodille Directeur de l’Institut Français de Bucarest (1997).
Dodille, Norbert, “Sur Cioran : esquisse de défragmentation” dans Lectures de Cioran, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 73-90.
