Wednesday, May 22nd, 2013

Au lieu de perdre votre temps à lire cet article allez donner tout de suite vingt-cinq mille lei à un mendiant.

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La bonté n’appartient pas au domaine des lois et des règlements, elle ne figure, que je sache dans le préambule d’aucune constitution, elle ne relève pas de l’ordre du contrat, elle n’a aucun caractère d’obligation dans les échanges normalisés entre les membres d’une société.

On ne peut contraindre à la bonté, ni l’ordonner à quiconque, elle n’est jamais due en quoi elle se distingue même de l’héroïsme et du sacrifice.

Elle est toujours quelque chose de supplémentaire, d’arbitraire, d’accessoire, elle tend au caprice plus qu’à la rigueur, elle préside davantage à une fantaisie des comportements qu’à un impératif catégorique des conduites humaines.

De là que la bonté n’est pas la marque de l’humanité moyenne, sauf circonstances particulières.

Elle est la caractéristique d’êtres d’exception qui se résument à quelques catégories bien délimitées :

1. Dieu

2. Les empereurs

3. Les colonels

4. Les femmes.

Dieu est « lent à la colère et riche en bonté », lit-on dans la Bible. De là que sa colère est terrible. Et sa bonté elle-même :

« Dans ta bonté, anéantis mes ennemis, Et fais périr tous les oppresseurs de mon âme! Car je suis ton serviteur » (Psaumes).

On sollicite la bonté des empereurs, parce qu’ils partagent avec Dieu les signes de la puissance, évidemment. A quoi bon être bon si l’on n’est pas puissant ? Vous avez tout à attendre de la bonté d’un empereur, ou de celle d’un fonctionnaire du consulat chargé des visas, mais pas grand chose de celle d’un marchand de journaux (à moins qu’il ne possède le dernier exemplaire disponible de Dilema).

Quant aux colonels, leur bonté relève certes d’une parenté avec Dieu, par le fait qu’ils sont souvent vieux, et disposent d’une sorte de droit de paternité à l’égard des jeunes recrues, mais la bonté leur est inhérente. On peut être un colonel dépourvu de toute puissance, et même avoir perdu jusqu’à son état civil, comme il arriva au colonel Chabert, et être bon. Le colonel Chabert, est, chez Balzac, le prototype de la bonté sans limites.

Mais c’est chez la femme évidemment que la bonté se manifeste le plus fréquemment.

Qu’attendons-nous des femmes, sinon qu’elles nous accordent leurs bontés ?

Qu’attendons-nous des femmes, sinon qu’elles aient la bonté, ensuite, de nous pardonner nos petites frasques ?

Voyez la littérature, il n’est question que de la bonté de Dieu dans la Bible, des empereurs chez Suétone, des colonels chez Balzac, et des femmes partout.

De Shakespeare à Garcia Marquez en passant par Tolstoi, tous les personnages masculins demandent aux femmes qu’ils rencontrent d’être bonnes.

Et elles le sont, ma foi, assez souvent.

La bonté peut-elle être réciproque ?

La réponse est oui.

Un échange de bontés peut-il être assimilé à un marché, à un contrat, à un troc, à un accord, à une convention, à une transaction ?

La réponse est non.

La bonté ne s’échange pas, et par conséquent ne s’annule pas.

Voici un exemple.

Je connais un colonel italien à la retraite, qui a fait la rencontre, dans ces circonstances hasardeuses que la vie nous réserve avec la générosité (j’allais dire la bonté) qui lui est coutumière, d’une jeune Roumaine.

Cette jeune femme travaille dans un hôpital d’une ville que je ne nommerai pas.

Elle a presque trente ans, des yeux verts, mais d’un vert si vif que vous jureriez les voir briller même dans l’obscurité la taille fine, les seins menus, les doigts longs et vernis, les jambes dessinées par un artiste, et tout le reste à l’avenant. Elle est petite, délicate, et ses cheveux sont d’un brun roux du meilleur effet.

Le colonel n’est pas si mal. A peine a-t-il eu soixante ans l’année dernière, belle prestance, joli poli du crâne, petite moustache grisonnante. Bonne famille. Riche à ne plus savoir faire le compte des propriétés et des entreprises dont il a hérité.

Ils mènent une idylle.

Quand ce n’est pas lui qui vient à Bucarest, elle est à Rome, et réciproquement. Ils prennent l’avion comme d’autres le métro. Elle a des bijoux, des fourrures, des bottes qui mettent en valeur le joli croquis de son genou. Elle vient travailler dans une petite voiture neuve et climatisée, qu’elle n’a certes pas payée avec son salaire de quatre-vingt dollars par mois.

C’est l’effet de la bonté du colonel. Car cet homme est bon. Au lieu de garder son argent, comme il pourrait faire, ou le dépenser avec des filles, il s’est dit qu’il fallait en faire profiter une jolie petite créature du bon Dieu, qui en avait bien besoin. Il s’est transformé en providence inépuisable.

Quant à elle, elle est bonne aussi. Elle abreuve le colonel de ses bontés. Et elles sont si bonnes, ses bontés, que je les décrirais volontiers, avec beaucoup de détails, n’était la crainte de voir cet article censuré.

Tous deux sont heureux, parce que rien ne rend plus heureux qu’être bon.

La bonté a deux corollaires sans lesquels elle est inconcevable : l’arbitraire et la puissance, comme je l’ai déjà indiqué. Si la bonté était appliquée de manière systématique et envers tous, ce ne serait plus de la bonté mais une forme d’organisation sociale, appuyée sur des règlements.

Dans certaines sociétés de type paléocapitaliste, que l’on baptise pudiquement société en transition vers l’économie de marché, l’immense pouvoir d’achat de quelques-uns et la pauvreté absolue de beaucoup d’autres créent des occasions d’exercice de la bonté qui peuvent atteindre des sommets. Avec cinq malheureux billets de cent dollars gagnés dans un casino, et même dix ou vingt, ou cinquante, qui ne sont rien pour lui, un homme d’affaires peut bouleverser le destin de n’importe qui. Son pouvoir est presque aussi démesuré que celui d’un empereur. On s’étonne, je m’étonne, et vous vous étonnez sans doute que les exemples de bonté ne soient pas plus nombreux. A part Soros, qui est bon, dans les pays en transition vers l’économie de marché ?

Pourtant, se dire que, à l’instar d’un empereur ou de Dieu, on peut décider du destin d’un homme, ou de plusieurs, en les prenant au hasard, et en leur donnant un pécule qu’ils n’auraient jamais pensé gagner de toute leur existence, n’est-ce pas plus exaltant et moins banal que de faire venir dans sa chambre d’hôtel ou dans sa villa des filles (ou des garçons) pour des exercices à la longue fastidieux ?

Ou bien l’idée d’être un Dieu ou un empereur a-t-elle complètement cessé d’avoir de l’attrait pour ces hommes modernes ?

Ou encore, manquent-ils à ce point d’imagination que la perspective de jouer les Harun al-Rachid ne se présente pas même à leur esprit borné par l’horizon étroit des casinos et des restaurants de luxe ?

La bonté est-elle cumulable ?

La réponse est oui.

Comme j’ai peu de chance de rencontrer parmi mes lecteurs éventuels un de ces hommes à la bonté potentiellement considérable dont j’ai parlé plus haut, je fais appel à vous qui avez malgré tout des possibilités moyennes, telles que l’octroi magnanime de 25 000 lei au premier mendiant rencontré dans la rue.

Pour quelqu’un qui gagne comme vous un million de lei par mois, 25 000 lei ne font pas une somme considérable. C’est l’équivalent de cinq numéros de Dilema.

Offrez-vous donc l’occasion, après avoir acheté et lu un numéro de Dilema sur la bonté, de la mettre en pratique, et aussitôt après avoir lu ces lignes, déposez 25 000 lei dans la casquette du premier mendiant que vous rencontrerez.

Si vous n’avez pas vingt cinq mille lei sur vous, et personne sous la main pour vous les prêter, dites au mendiant d’attendre, et allez à la banque, ou chez vous, pour chercher les billets.

Si vous lisez ceci un dimanche, que vous n’avez pas d’argent chez vous, prenez rendez-vous avec le mendiant directement à la banque le lundi.

Si vous êtes serré, songez que vous pouvez même vous rembourser en n’achetant pas Dilema pendant cinq semaines.

Si vous êtes particulièrement serré, attendez cinq semaines pour donner les 25 000 lei au mendiant.

Si vous n’achetez pas Dilema, parce que vous l’empruntez, convainquez quelqu’un d’allouer 25 000 lei à un mendiant. Vous êtes une femme : n’accordez vos bontés qu’à celui qui aura donné cet argent.

Pour ma part, j’ai renoncé à distribuer de l’argent aux mendiants le jour où un moine bouddhiste m’a expliqué qu’il y avait donner et manière de donner. Lorsque vous faites la charité en vous dépêchant, par exemple en jetant votre obole avant de sauter dans le métro, ce n’est pas la peine. Autant garder vos sous, parce que c’est humiliant pour le receveur. De même, ou plutôt, pis encore, si vous lâchez votre pièce de monnaie avec répugnance et en détournant la tête. Le comble de l’horreur consistant à faire l’aumône avec commisération.

« La commisération ! me disait le moine bouddhiste en levant les yeux au ciel avec une moue dégoûtée. Quelle pitié ! »

Le mendiant n’est pas votre inférieur, il est votre égal. Vous devez donc lui déposer votre don avec respect, et accompagner même votre geste de quelques paroles obligeantes, comme vous feriez avec votre voisin : « Belle journée, aujourd’hui, pas vrai ? », sans avoir l’air le moins du monde de remarquer la position dégradante dans laquelle se trouve le bénéficiaire de votre modeste gratification.

A proscrire absolument, les propos imbéciles, du genre : « Tenez, mon brave, mais n’allez pas boire cet argent, au moins, faites-en profiter votre petite famille ! »

Tout cela m’a paru trop compliqué, et, comme le moine bouddhiste m’assurait que la charité mal exécutée était absolument invalidée, qu’elle ne constituait en rien un acte de bonté, j’ai préféré m’abstenir.

C’est pourquoi je suis heureux d’avoir l’occasion d’engager autrui à la faire à ma place. Peut-être y aura-t-il trois lecteurs de Dilema qui offriront vingt-cinq mille lei à un mendiant au lieu de lire cet article. Et encore sept qui alloueront la même somme après avoir lu cet article.

De sorte qu’un mendiant qui aura reçu vingt cinq mille lei, aura bénéficié de la bonté :

  1. du donneur
  2. de la jeune femme qui aura posé ses conditions au donneur
  3. de Dilema qui a accepté de publier ces lignes au risque de manquer la vente de plusieurs numéros
  4. de moi-même, le meilleur, puisqu’au total j’aurai généré la donation de deux cent cinquante mille lei à des mendiants, sans même avoir à leur parler du temps qu’il fait.

La bonté est donc cumulable.

Ça vaut la peine, non ?

Norbert Dodille

Dilema, n° 342, janvier 1999

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