Wednesday, May 22nd, 2013

Le prix de la liberté

0

A la suite de la visite du Général de Gaulle à Bucarest, en mai 1968, les Roumains et les Français se sont mis à rédiger toute une série de contrats et de conventions. Parmi lesquels figure en bonne place le protocole d’accord régissant l’ ouverture de la bibliothèque française de Bucarest et la bibliothèque roumaine de Paris.

On peut imaginer quelle importance les Français ont dû attacher à l’inscription du mot liberté dans ce protocole. Ceux qui savaient à quels excès s’étaient livrés les communistes, allant jusqu’à arrêter et emprisonner des adhérents de l’institut français, (les rumeurs les plus terribles ont couru : on a parlé de l’utilisation des fichiers de lecteurs) ne pouvaient admettre l’idée d’une réouverture qu’assortie de cette condition explicite, martelée pour ainsi dire dans le texte du protocole en lettres ineffaçables, en lettres d’or, que l’accès à la bibliothèque ne serait assorti d’aucune réserve, d’aucun contrôle d’aucune sorte, qu’on serait libre, oui, entièrement libre, d’entrer dans cet établissement. On peut imaginer, quand on sait que la réouverture de l’établissement avait été à plusieurs reprises et vainement demandée à Gheorghiu-Dej, quelle satisfaction les négociateurs durent ressentir, en obtenant non seulement cette réouverture de Ceausescu, mais l’affirmation de cette clause sur la liberté d’entrée. Affirmation seulement symbolique, certes, au sens où l’on n’avait pas les moyens de garantir qu’aucune pression ne serait exercée, — mais le symbole, justement, c’’était l’introduction et le maintien, comme un pavois, du mot liberté hissé au nez et à la barbe des négociateurs communistes qui, d’ailleurs n’avaient rien dit.

Non, ils n’avaient rien dit, rien objecté. Au contraire, cela semblait aller de soi, ils avaient acquiescé ; des hochements de tête, des mains qui s’ouvrent, de vagues gestes de consentement, des sourires d’approbation, — pourquoi discuter des heures sur cette évidence, semblaient-ils dire ? Du coup, les négociateurs français les trouvaient plutôt sympathiques en somme, moins opiniâtres et retors qu’on le craignait, et un vieux routier de la diplomatie aurait pu dire : vous voyez, dans ces textes de conventions, c’est parfois ce qui vous semble au départ le plus difficile à obtenir, le plus compliqué, la source de tous les blocages qui passe pourtant comme une lettre à la poste tandis qu’on s’embourbe dans des points de détail comme à plaisir.

On n’eut guère l’occasion d’évoquer cette mémorable discussion que plus tard, alors que la bibliothèque était ouverte et fonctionnait déjà. Il s’agissait d’une taxe à faire payer aux adhérents, je ne sais plus très bien laquelle, peut-être l’adhésion elle-même, ou un abonnement, ou l’entrée à un spectacle. Et l’on eut la surprise de se voir refuser ce droit de perception par l’autorité roumaine, qui se montra d’ailleurs elle-même consternée : comment, mais c’était pourtant un point sur lequel nous étions bien tous d’accord au moment des négociations, souvenez-vous, cela n’avait pas fait l’objet d’une ombre de discussion : à la bibliothèque française de Bucarest, l’entrée est libre. Vous-mêmes demandez l’entrée libre, et maintenant vous voulez faire payer.

Sont-ce là les contradictions du capitalisme ?

Norbert Dodille, L’Invitation, Bulletin de l’Institut français de Bucarest, JUIN 94.

Speak Your Mind

Tell us what you're thinking...
and oh, if you want a pic to show with your comment, go get a gravatar!